Courbet revisite « A nous deux » créée il y a 20 ans

Julien Courbet a lancé un concept d’émission « une équipe de journalistes et d’avocats vont aller défendre le Français moyen » empégué dans les dédales des soucis quotidiens, des problèmes administratifs, des conflits de voisinage.

Eh bien laissez-moi vous dire que ce concept a plus de 20 ans, et vous parler un peu du passé. Les media n’ont pas de mémoire. Moi si.

C’était au milieu des années 80. Embarquée à la télévision publique depuis 75 par un patron du privé, j’ai occupé, à titre d’assistant de production, des postes toujours en rapport avec des journalistes : je devais les assister. C’était mon job : préparer leur travail, le leur faciliter, leur ouvrir le chemin, le déblayer… Me vient tout à coup l’image de l’épreuve du curling au J.O. au cours de laquelle des balayeurs lissent bien en amont l’itinéraire de cette grosse boule passive lancée sur la glace par un des lanceurs de l’équipe. Eh bien, voilà… mon job, c’était le balaiement de l’itinéraire de la boule passive (le ou les journalistes) lancée par le rédacteur en chef.

De balayeuse isolée (plutôt inoccupée) d’une actuelle compagne de ministre -poste où je m’ennuyais ferme car la dame avait juste besoin d’une assistante pour faire chef, la secrétaire ayant totalement circonvenu la « dame »- je suis passée à une équipe balayant furieusement devant une autre équipe. L’émission était produite par le directeur de l’Information, Pierre Lescure et son adjoint, Michel Thoulouze. Ils s’étaient aperçu que je m’ennuyais et avaient eu l’idée de me proposer de renforcer la petite équipe déjà en place. L’émission s’appelait « A Nous Deux » et était présentée par un groupe de journalistes, dont l’animateur-clé était ex-présentateur en disgrâce (à l’époque), qui a ensuite quitté la chaîne pour devenir dès la privatisation de TF1, la star de la grand-messe du soir. Les autres journalistes étaient d’anciens collaborateurs de Jacques Martin pour un, des pigistes rescapés de la rédaction ou d’une émission de production pour d’autres, une ancienne présentatrice de la 3… et d’illustres inconnus retombés depuis dans l’anonymat. La petite équipe était managée au début par un rédacteur en chef venu de la presse écrite, puis s’est managée toute seule sans aucun problème.

A Nous Deux devait donc prendre la défense « du pot de terre contre le pot de fer ». C’était un principe très simple. Le terreau des sujets, ce qui allait alimenter l’émission pendant les 4 ans où elle a existé, c’était le courrier des télespectateurs. L’équipe de production (les balayeurs donc) dont je faisais partie était composée d’un journaliste chef d’édition, d’un assistant (moi), et d’une secrétaire. L’ambiance chez les balayeurs était très bonne en raison de l’absence des diverses « boules de curling » qui soit tournaient leur sujet, soit vaquaient à leurs occupations extérieures. En revanche, côté de ceux qui étaient filmés de près (les boules donc), ceux qui montraient leur tronche à la télé, c’était nettement plus aléatoire sur le plan relationnel. Tous les jours, l’équipe de soutiers préparaient l’intégralité de l’émission : sélection des cas à partir du courrier, débroussaillage avec le ou les intervenants et recherche de solution, distribution des cas aux journalistes/présentateurs, aux réalisateurs, résolution de cas non filmés et traités en « brèves », rédaction de ces brèves, secrétariat du présentateur-vedette (avec coups de téléphones de fans rapidement « sautées » dans un couloir de la maison de la radio, pour se rappeler au bon souvenir de leur héros… qui n’en avait cure), textes de liaison lus au prompteur par la même équipe de « présentateurs », distribution des répliques de façon équitable (sinon c’était le drame à la répétition : un tel chougnait parce qu’il avait toujours les répliques idotes, au que l’autre avait plus de texte que lui !). Les journalistes ou les réalisateurs tournaient, eux, quelques sujets, les montaient et les commentaient. La star, elle, ne faisait qu’agrémenter les répétitions et les enregistrements « par sa présence ».

Au final, l’émission a fait un réel tabac. L’humour et le ton léger qui étaient en filigrane, mais aussi la capacité de traiter de cas grave nous ont attiré des montagnes de courrier, lequel alimentait encore mieux les rubriques. Elle était diffusée le samedi en milieu de journée, créneau peu populaire à l’époque.

Le courrier était lu et sélectionné par l’équipe de soutiers-balayeurs donc… et croyez-moi, c’était un sacré terreau ! On trouvait de tout : des gens touchés par un attentat alors qu’ils mangeaient dans un restaurant, qui n’avaient toujours pas de « statut » aux pauvres gens qui avaient acheté une maison insalubre, en passant par la dame persuadée que ses voisins détournaient son électricité, ou celle qui accusait son chirurgien esthétique d’avoir placé un émetteur dans son nez au cours de l’opération et qui demandait à être ré-opérée parce qu’elle en avait marre d’être poursuivie par des extra-terrestres. Quelques histoires étaient pathétiques, d’autres croustillantes, d’autres terriblement classiques, et en majorité tout à fait banales et inintéressantes.  Une plongée dans la France post-81. Nous étions deux à le lire et à faire une première sélection…  voir ce qui pouvait se résoudre, ce qui méritait un tournage, ce qui valait une brève. Le succès en audience de cette émission a été tel qu’on nous a adjoint deux autres personnes dans l’équipe des « balayeurs »… les boules restant toujours les mêmes et devenant petit à petit des boulets quelquefois difficiles à traîner.

Nous avons eu de grands moments avant, pendant et après les enregistrements par exemple. Lorsque nous avons atteint notre « vitesse de croisière », nous enregistrions 4 émissions à la fois en une journée de location de studio aux Buttes Chaumont. Par exemple l’arrivée sur le plateau, avec trois heures de retard, de la « vedette » alors que nous étions une bonne soixantaine de techniciens plateaux/confrères journalistes/intervenants dans l’émission, prompteuse, assistants, chef d’édition, de production, cameramen… à l’attendre. Avec juste un tout petit mot d’excuse (pour ses collègues journalistes) ! A l’époque, il circulait en Vélosolex… ça n’étaient donc pas les embouteillages mais juste une morgue affichée à l’encontre de tous les « balayeurs » que nous étions… tous ces gens transparents sans quoi les stars ne seraient en fait pas grand chose tout compte fait.

Une fois arrivé sur le plateau, il était très « pro » et ne savonnait pas, n’empiétait pas de ses commentaires sur le début du sujet lancé depuis la régie… ça n’était pas le cas des autres ! Bégaiements, lapsus, fou-rires, loupés de lancer de sujet, interruption pour des riens… était le lot de toutes les équipes techniques et de production, à chaque enregistrement.

Un jour où je m’amusais à être au prompteur (j’aimais bien sentir ce « collage au texte des autres » de la part des présentateurs), j’ai entendu une des réflexions les plus bêtes de ma vie. Lorsqu’on est au prompteur, on a la chance (ou la malchance) d’avoir le son du plateau… normal puisqu’on est loin des caméras et qu’on doit faire dérouler le prompteur à l’aide d’un bouton + ou – vite, au fur et à mesure que celui qui parle lit, et s’adapter à sa vitesse. On entend donc tout ce qui se dit pendant l’enregistrement, pendant les pauses…

Ce jour-là, nous traitions d’un étudiant africain qui avait payé un formateur complètement bidon, qui s’était enfui dès que ses élèves avaient commencé à manifester leur désarroi devant ses méthodes. Nous étions en pause à cause d’un petit problème technique… la conversation a donc commencé sur le plateau entre les prsentateurs. On parlait de cet Africain du reportage, puis « on » a glissé sur l’esthétisme, ensuite sur le sexuel… (bien sûr ! Si l’élève avait été français, je n’aurais certainement pas eu droit à cette conversation renversante) Les deux femmes disant « oh, moi je n’aimerais pas faire l’amour avec un noir »… les quatre hommes « ben vous avez tort parce qu’il paraît qu’ils sont bien montés »… et l’une des femmes racontant qu’elle avait flirté avec un noir et que ça l’avait dégoutée parce qu’elle avait l’impression d’être envahie par ces grosses lèvres et d’embrasser une limace.  Je me souviens avoir regretté de ne pas avoir de dictaphone pour enregistrer cette conversation à bâtons rompus… et de la transmettre à un journal de télé quelconque. Mais je me suis immédiatement doutée qu’on refuserait de me croire.

Il y a eu d’autres épisodes… mais laissez-moi quelques jours pour m’en souvenir…

Oui, voilà que me reviennent les épisodes « pauses déjeuner » ou « dîner post enregistrements d’une journée »… Souvent, en tout cas au début, nous prenions les repas ensemble. Le présentateur vedette n’avait alors pas encore digéré son éviction de la grand’messe du 20h (on dirait que la plus récente a encore plus de mal à passer tellement on le voit partout dans les media actuels) et avait besoin d’une petite « reconnaissance » de ses « pairs » ou de ses larbins (c’est selon). Il condescendait donc à se joindre à l’équipe de production et à ses collègues présentateurs pour le repas. Un soir, alors que nous étions déjà au restaurant et que nous attendions -toujours- la star des plateaux TV, il se fit attendre fort longtemps. Si longtemps que nous étions sur le point de craquer, la petite quinzaine de sous-fifres et de passer la commande au garçon. Nous venions de commander, désespérant le voir arriver, il arriva avec une jeune femme -sa maîtresse- « à l’air de petit chat mort-né » me glissa dans l’oreille l’ex de l’équipe de Jacques Martin, louchant avec envie sur la jeune fille (qui devait avoir dans les 25 ans de moins que notre « star »). Bien sûr, pas un seul mot d’excuse… Nous avons imaginé qu’il avait dû passer du temps à besogner Camille de… avant de nous rejoindre en sa compagnie. Il exhibait en tout cas sa conquête, lui toujours avec ce faux air de jeune homme humble (même maintenant qu’il est sexagénaire, cet air ne l’a pas quitté, le rendant à mes yeux plutôt pathétique), elle avec cet air de petite fille boudeuse. Je l’imaginais tout à fait récitant « le petit chat est mort… ».

Le couple a donc dîné avec nous et c’est au moment de payer l’addition que la pingrerie de Monsieur le présentateur vedette s’est montrée… (il la distillait au quotidien mais seuls les « balayeurs » en avaient pris conscience). Il a décidé qu’il invitait Camille, alors qu’en fait l’addition des repas avait été divisée en autant de parts moins la Julie. En fait, nous avons invité la donzelle du moment et payé son repas avec nos deniers. Détail d’importance : les journalistes avaient -et ont toujours- tous leurs frais de représentation remboursés par la boîte. J’aurais dû vérifier si notre star ne s’était pas emparée de l’addition avant de sortir, afin de se faire intégralement rembourser par l’administration. Je ne l’ai pas fait. Mais la chose est courante.

Autre détail : une des présentatrices a épousé, alors qu’elle travaillait encore, un marquis assez en vue dans les milieux de l’audiovisuel. Elle nous a annoncé son mariage avec quelque frémissements dans les épaules. Visiblement, elle était ravie de devenir marquise par alliance. N’allez pas croire qu’elle nous a invités… non ! On n’invite pas la valetaille à de telles noces. Cependant, nous avions noté, justement nous les « balayeurs » qu’elle était un peu plus présente que d’habitude, ce qui n’avait pas manqué de nous étonner. Un matin, de bonne heure, à mon arrivée dans le bureau, j’ai pu voir une montagne d’enveloppes dont les adresses étaient rédigées à la main. La main de la future mariée. Tous ses cartons d’annonce du mariage ont été expédiés aux destinataires aux frais de l’audiovisuel public. Eh, il n’y a pas de petites économies !

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Mission pour l’enfer

Avant départ et voyage

En général, la mission à l’étranger est demandée par le chef du service Politique Etrangère, après examen de la situation : s’il y a urgence, l’unanimité est vite atteinte malgré la hiérarchie pléthorique. A cette époque (années 90) les missions sont encore un peu chères : équipes formées d’un Grand Reporter (titre honorifique typiquement français), d’un journaliste-reporter d’image (dit JRI), d’un preneur de son… très souvent d’un monteur d’images, quelquefois d’un assistant technique ou plus rarement d’un assistant de production.

Les équipes sont formées selon les désidérata des « plannings » concernés. Le « planning caméra » envoie le JRI de permanence, le « planning son » en fait autant. Sauf que souvent, le journaliste Politique Etrangère renâcle avec certaines personnes… Les palabres commencent alors pour que le Grand Reporter puissepartir avec les personnes de son choix. Dans les missions à risque, la complicité ou le respect aident à faire du meilleur travail, de toutes façons. La mission à l’étranger honore les gens désignés, en général… Ca leur permet aussi, quelquefois, de « gratter » un peu de monnaie sonnante et trébuchante grâce aux « frais de mission » et à la « régie ». Les frais de mission sont destinés à couvrir les frais de bouche et d’hôtel à l’étranger, la régie à régler les salaires des interprètes, les bakchichs éventuels, et les autres frais divers inhérents aux reportages qui seront faits.

La demande de mission est lancée et doit revenir avec les signatures de la hiérarchie (pardi, on ne va pas claquer des sommes astronomiques sans l’aval de la direction). Le service « missions étranger » gère les billets d’avion et les avances de frais de mission, le journaliste demande de la documentation sur le pays où il va, va à l’ambassade s’occuper des visa (ou envoie quelqu’un de l’équipe s’il n’a pas le temps) après que la secrétaire ait fait la demande officielle sur papier à en-tête. De leur côté, le JRI et le « sondier » préparent tout le matériel technique dont ils vont avoir besoin pour les reportages.

Certaines départs en mission se font dans une harmonie tangible… on sent que les équipes ont déjà travaillé ensemble, que ceux qui la constituent se connaissent plutôt bien. Ils ont leurs habitudes etc. D’autres sont nettement plus houleux et là c’est le stress qu’on peut sentir.

La mission pour l’enfer se passera à Mogadiscio, où une équipe doit aller relever les nombreux journalistes, JRI, sondiers, producers qui y étaient : une équipe depuis le début, les autres pour faire un magazine sur les conditions de travail des journalistes dans un conflit à l’étranger. Ca se passe aux environs du 10 décembre 94. La journaliste qui part a demandé à ce que j’aille renforcer la mission en tant que « producer » (peu de choses à voir avec le producer des équipes US qui a le rôle d’un manager de terrain, rédacteur en chef, mais plus avec le côté débroussailleur de terrain et facilitateur de démarches officielles, administratives etc.) Il y a un JRI, un sondier aguerri aux missions à risque, plein d’humour et de confession judaïque -comme on part pour un pays musulman, la Somalie il nous dira dans l’avion : « vous m’appellerez Ali au lieu d’Elie, hein, n’oubliez pas ». En plus : une monteuse et une assistante de production-producer. Le rendez-vous est donné, l’avance sur frais de mission touchée, les billets d’avion aller-retour : Paris – Beyrouth – Djibouti dans nos poches.

Nous nous retrouvons à Roissy le matin… un peu fatigués après une nuit raccourcie par les préparatifs (il faut emporter draps etc car les équipes sur place ont loué une maison à Moga) mais de bonne humeur. Il pleut sur Beyrouth où l’avion fait une escale technique… puis en route pour Djib. Là, nous survolons l’Arabie Saoudite de nuit et nous pouvons voir une étoile de lumières dessinée sur le sol, à des milliers de mètres au-dessus de l’avion : c’est Djeddah. Arrivée à Djibouti où nous plongeons dans la touffeur extrême, un taxi nous emmène à un grand hotel où il ne reste plus que deux chambres (nous sommes 5) car les observateurs internationaux venus scruter si les élections djiboutiennes étaient démocratiques monopolisent toutes les chambres décentes. Qu’à cela ne tienne : les deux garçons auront une chambre double, et nous une triple. Il est minuit, la journaliste ne supporte pas l’air conditionné et le coupe sans nous demander si nous, on ne serait pas mieux avec. Par téléphone avant de dormir, elle a appelé Paris, l’accrédité défense, pour lui demander qu’il intercède en notre faveur auprès de l’armée de l’air à Djibouti. En effet, nous allons avoir besoin de prendre un avion de l’armée pour aller jusqu’à Mogadiscio où, vu la guerre, aucune compagnie aérienne n’atterrit, où l’aéroport est devenu militaire etc.

Nous dormons quelques heures et nous sommes réveillées par le bavardage de la journaliste avec le général X, de la base aérienne française de Djibouti, qui va nous permettre d’atteindre Mogadiscio en avion : départ en début d’après-midi. Ca nous laisse la matinée pour découvrir Djibouti et aller à la télévision djiboutienne prendre des contacts au cas où… Il fait très chaud, Djib est une ville sans ombre. Normal, sécheresse extrême = aucun arbre… des petits épineux à l’entrée et à la sortie de la ville. Les rues sont des rues typiquement africaines… avec les femmes en boubous et voile colorés.

Approche de l’enfer…

L’heure du départ arrive. Une jeep militaire vient nous chercher pour nous aider à aller à l’aéroport militaire. Le matériel et nous mêmes sommes conduits à l’aéroport où un énorme Transal est préparé pour des livraisons de matériel aux militaires français en poste à l’aéroport de Moga. Nous sommes sur la piste et nous assistons au chargement et à l’arrimage de 2 jeeps et d’énormes caisses de matériels divers dans le zinc.

Il fait très chaud. Il doit être 14h et c’est infernal… Enfin nous montons à bord car le Transal est chargé. Quelques journalistes de la presse écrite français s’installent en même temps que nous sur les banquettes peu confortables rivées aux parois intérieures de l’avion. Ceintures de sécurité rudimentaires… La journaliste de la télé, elle, a droit aux honneurs de la cabine de pilotage. Nous, derrière, n’avons pas de hublots… on n’est pas en vacances, quoi ! On a autre chose à faire qu’à regarder le paysage… Les co-embarqués retournent à Mogadiscio et nous racontent leur court séjour à Moga il y a une quinzaine de jours… ils ont suivi l’opération distribution de riz organisée par Kouchner : cadeau des enfants français aux enfants somaliens. On rit beaucoup au récit de la caméra qui n’avait pas eu le plan de Kouchner portant un sac de riz… et du « bis repetita » kouchnerien (3 minutes, pas plus, juste pour le plan)… un peu moins lorsqu’on nous décrit l’atmosphère d’anarchie suprême qui règne dans la capitale somalienne. Après quatre heures de vol dans un avion frigorifié, nous atterrissons dans le four de Mogadiscio…

Nous y sommes !

On débarque les passagers civils en premier. Deux ou trois collègues de la Rédaction nous attendent dans deux voitures différentes, sur le tarmac. Il fait déjà nuit mais toujours chaud. Echanges d’informations pendant le parcours. Nous roulons dans une petite jeep inconfortable conduite par un très jeune Somalien dont j’apprendrai plus tard qu’il sera le chauffeur de notre équipe. Arrêt à la délégation française une des étapes obligatoires de la presse française… A peine descendus de la jeep, des dizaines de petites mains viennent vous tripoter le pantalon au niveau des poches… ce sont les mains des nuées d’enfants qui attendent les toubabs pour les taper ou leur faucher du fric. L’un de nos rédacteurs en chef s’est d’ailleurs fait piquer la régie énorme qu’il avait… et je lui apporte la régie de « remplacement ». Jamais eu autant d’argent sur moi car je suis « régisseur »… c’est un peu effrayant, surtout quand on constate qu’on nous voit comme des coffre-forts sur pattes. La délégation française est managée par un baroudeur, ex aventurier en Afrique, futur navigateur sur les mers asiatiques. Kouchner est rentré à Paris. Les locaux font office de boudoir ou de salon à toute la presse française en mission à Mogadiscio, c’est un lieu de péroraisons… Le whisky y coule à flot… la bouffe y est bonne. Les employées sont locales et le premier soir, on nous sert des tonnes de homards à la mayonnaise. Je n’ai jamais vu autant de homards de ma vie : « les Somaliens, musulmans, ne mangent pas les animaux à carapaces » me répond-on lorsque je dis : « mais pourquoi ne donne-t-on pas à manger à tous ces réfugiés qui crèvent de faim dans les camps en ville ? ». Fatigue, whisky, conversations de salon journalistiques m’épuisent… nous finissons par aller au bercail de la boîte. Une énorme bâtisse où nous arrivons au clair de lune. Des types sont allongés sur la terrasse, kalachnikov à leur côté, mâchonnant le célèbre qat… ils ont l’air complètement « partis ». A l’intérieur de la maison, une dizaine d’hommes, tous travaillant pour la télé, est en train de préparer leurs départs à des heures différentes, pour le lendemain. Le JRI de la première équipe est à MSF car il a une maladie visiblement tropicale qui ressemble à la dengue et qu’il est malade comme un chien. Il doit être rapatrié en France via un avion de l’armée de l’air française demain et on me charge de l’accompagner… ça me fera au terrain. Un autre membre des équipes a déjà été rappatrié à Paris car malade lui aussi. Un moteur pétarade bruyament au loin, c’est celui du groupe électrogène qui alimente notre maison.

Arrivée au « bercail » mogadechien

Ils sont sur le point de se coucher lorsque nous débarquons et tous disparaissent dans leur chambre respective, au 1er étage… la monteuse hérite d’une belle chambre pour elle toute seule (les cassettes déjà tournées y sont installées). Les deux hommes de notre équipe vont partager la chambre avec leurs confrères… Nous, les deux filles restant, eh bien… on n’a qu’à se débrouiller. Aucun homme galant parmi les confrères : ils partent pourtant aux aurores le lendemain et pourraient nous céder leurs lits… Apparemment ça ne leur vient pas à l’esprit. Nous disposons quelques coussins par terre dans ce qui avait du être un salon : ce sera notre chambre, à la journaliste et à moi… Dans la nuit, on entend des tirs sporadiques de mitraillette. C’est ma première fois dans un pays où le conflit est dans la ville, où nous avons des « gardes du corps »… Pas le temps de se poser des questions, on est épuisées donc on dort, peu importe les conditions de confort qui laissent à désirer.

Jour de repérages

Lendemain matin, branle-bas de combat, les producers partants me briefent pour la gestion du quotidien et des diffusions des sujets. Pour cela, ils m’emmènent à la maison où s’est installée l’Union Européenne de Radiodiffusion à dix minutes en voiture de notre maison… dont j’apprends qu’elle est voisine à celle de la chaîne concurrente, le loueur du coumpound étant le même. Il faut se familiariser avec l’anglais primitif du garde du corps/interprète (qui en fait connaît 3 mots d’anglais : Ibiyou (EBU : initiales de l’UER en anglais), home, French delegation) . S’il a 20 ans, c’est déjà bien… Le chauffeur qui ne parle même pas un mot d’anglais, a le front bas et paraît la quarantaine. A l’UER, on peut trouver des salles de montage destinées aux télévisions diverses et variées. Sa cour ombragée ou son toit sont les endroits d’où se font la plupart des « plateaux télé en direct »… L’UER s’occupe des envois par faisceaux de tous les reportages ou des directs faits par les divers journalistes et chroniqueurs de télévision. Il y a des Suisses, des Anglais, des Italiens, des Polonais, des Américains (mais CNN a sa propre parabole dans la cour car CNN a les moyens) etc. Là aussi la presse permet, cete fois-ci à des femmes somaliennes, de gagner un peu d’argent. On y trouve quelques cuisinières, qui vous font la tambouille et vous la propose en cas de faim. Ce sont des plats composés de riz mais on peut trouver du pain… le plus consistant est fait de rations militaires négociées ou d’aide humanitaire détournée.

A l’intérieur de l’UER, chaque télévision a son propre bureau, avec banc de montage personnel ou loué par l’organisme européen. En cas de problème, l’usage est de se dépanner les uns les autres. Quand il manque, au montage, le plan d’un endroit de la ville, les agences comme Reuters ou A.P., ou les confrères qui ont tourné le plan nous dépannent… à charge de revanche. A Moga, notre salle de montage est au rez-de-chaussée, des fils ont été tirés à la va-vite et à la débrouille… le téléphone satellite dont l’antenne est sur le toit du petit hangard à côté, marche très mal. C’est l’ancêtre des téléphones portables : une valise plutôt imposante et lourde !!! En mission dans ce genre d’endroit, il faut vraiment être bricoleur. Il faut trifouiller et bricoler le matériel pour pouvoir arriver à ce qu’il fonctionne… le téléphone satellite est agonisant et communiquer avec Paris devient aléatoire. C’est pourtant indispensable quand il nous faut faire la coordination entre les éditions et les équipes sur place. Ce premier jour est consacré à un repérage des lieux et à la prise en main du matériel…La monteuse s’installe, la journaliste et son équipe vont flairer un peu la ville et essayer de tourner de quoi faire un sujet éventuellement pour le 13h, sûrement pour le 20h. On m’a chargée d’aller chercher le JRI malade et de le conduire côté français à l’aéroport militaire de Moga… Chauffeur à l’air buté et jeune garde du corps muni de sa Kalach (si maigre qu’une chiquenaude le ferait basculer) vêtus de T.shirts par dessus leur pagne traditionnel à gros carreaux, me conduisent d’abord à MSF où je récupère un pauvre gars complètement zombie, puis à l’aéroport. Pour entrer à l’aéroport, il faut montrer patte blanche : des Casques Bleus pakistanais, chargés de faire régner l’ordre autour des installation aéroportuaires ou ce qu’il en reste, font la police à l’entrée. En fait, il faut leur montrer nos badges (j’ai hérité de celui de mon prédecesseur à qui je ne ressemble pas du tout. Qu’à cela ne tienne, ils ne savent pas lire notre alphabet et ne regardent même pas la photo. Mais, capital il faut surtout leur remettre les armes… Une ONG Internationale comme l’ONU transformant ses casque bleus en hommes vestiaires d’armement ? Les armes sont interdites à l’aéroport où une noria de Tupolev et autres gros porteurs débarque l’aide alimentaire, du matériel militaire, des troupes et des journalistes du monde entier. Toute cette richesse doit être en effet très tentante pour les groupes armés qui sévissent un peu partout dans la ville.

Mogadiscio au quotidien…

L’armée française a installé son campement sur le tarmack de l’aéroport… l’ambassade de France étant dans une zone où il est dangereux de s’aventurer (puisqu’ aux mains d’un clan de Somaliens), les militaires français seront nos interlocuteurs et les futurs tour operators des équipes de tournage. A ce moment là d’ailleurs, personne ne s’est offusqué de la situation « embedded » des journalistes français. De l’autre côté du tarmac, sont installés les troupes américaines… dont l’administration centrale est basée à l’ambassade des USA qui se trouve, elle, en pleine ville, tout comme les différentes ONG françaises, étrangères et internationales comme le CICR et l’ONU. L’aéroport est la seule zone sûre de Moga, parce que la plus tentante pour des bandits de grands chemins avides de pouvoir détourner l’aide humanitaire et les produits de leurs larcins.

Le job de producer n’existant pas dans les télévisions françaises, lil faut le définir au fur et à mesure que les jours avancent… les premiers jours servent à prendre contact avec la réalité du coin, à humer l’ambiance… et à gérer le quotidien. Je vais devoir administrer les Somaliens qui travaillent dans notre « coumpound » (cuisinier, femme de ménage et manager), les interprète et chauffeur et la voiture de loc. Administrer signifiant payer en dollars sonnants et trébuchants ce qu’on me demande régulièrement. Pour Moga, c’est « flux tendu » : l’état de guerre rend les produits alimentaires hors de prix… L’eau minérale arrive dans la ville via je ne sais quel traffic, d’Arabie Saoudite. Quant à l’essence, c’est denrée rare pour cause de guerre et de destructions d’infrastructures. Il faut payer les loyers de la voiture et de la maison toutes les semaines, l’essence du groupe électrogène et de la voiture, le personnel tous les jours. Devant le départ de la majorité des journalistes, pour cause de changement d’équipes dans les deux maisons du coumpound, le manager vient me réclamer le loyer. On s’était bien gardé de m’informer qu’on me laissait une ardoise, et le loyer a été multiplié par 10 ! Refus catégorique de ma part mais le grand chef de la maison, affolé par les départs, a peur d’être à court d’argent. Apre discussion avec un Somalien qui ne me regarde jamais dans les yeux : je ne suis qu’une femme occidentale et je suis donc infréquentable pour le bon musulman qu’il est (il se promène partout avec son Holly Coran sous le bras). Sachant que la régie est limitée et voyant les dollars fondre comme neige au soleil, je lui dis que le deal était fixé et qu’il n’est pas question de changer régulièrement de tarif. Quelques heures plus tard, le caméraman viendra me dire, affolé, que le manager a racketté le journaliste de la maison voisine et télé concurrente en lui pointant un couteau sous la gorge, un vrai et qu’il faut donc s’exécuter et payer le montant inflationniste. Il m’informe aussi de l’humiliation suprême que j’ai infligée au manager en refusant de payer, et c’est lui qui doit aller lui porter l’argent du loyer multiplié par 10 !

La pauvreté et l’anarchie sont telles dans Moga que tout le commerce a été organisé autour des équipes de télévisions de toute provenance… Il semble que les plus instruits ont su profiter de leur connaissance de la langue anglaise pour se mettre à la tête de petites équipes de gens du cru, de la famille ou du clan. CNN se promène en ville avec d’énormes 4×4 ou des « pick-up trucks blancs, des gardes du corps surarmés derrière, -mais c’est « tendance » à Moga- et nous faisons vraiment « parent pauvre » avec notre vieille guimbarde, notre garde du corps de 40 kgs tout mouillé et sa vieille Kalach. Rien à faire, y’a du boulot et on se débrouillera comme ça.

En ville, c’est l’anarchie la plus totale. On croise des troupes américaines à pied, en pick-up, en voiture, en camion un peu partout, les Somaliens marchent, rarement accompagnés d’un petit troupeau de chèvres ou de moutons … des dromadaires errent de temps à autre dans ce qui devait être la rue principale de Moga… qui n’est qu’enchevêtrement de carcasses brûlées, de carioles, de débris… Les endroits où sont les réfugiés se repèrent par les monticules devant la porte : c’est là où on enterre les morts. La famine commence à être enrayée mais des milliers de Somaliens traînent dans les rues de Moga, les équipes de télévisions en voiture, les voitures des humanitaires et les camions militaires, tout ce qui roule embouteillent dès 10h le matin les 4 rues principales de Moga. Pire que Paris un jour de grand départ. Pas de police, pas de feux rouge bien sûr, pas d’ordre et il arrive qu’ un camion d’eau de l’armée américaine soit renversé au beau milieu de la chaussée compliquant encore plus ce traffic infernal. Quand on est coincé sur le coup de 14h dans cet imbroglio comme ça m’est arrivé, on est bon pour un « coup de chaleur »… il fait à peu près 45° dehors, et encore plus dans la voiture qui n’avance pas.

Pendant que les équipes tournent…

Le meilleur moyen de travailler est de se lever très tôt, en même temps que le soleil, et dès potron minet, d’aller voir les ONG internationales ou françaises, ou d’aller à la délégation française pour avoir des informations. Mais les informations de la délégation française commencent à dater. Il faut trouver une autre source d’information sur ce qui se passe dans la ville, ce qu’on pourrait se mettre sous la dent pour alimenter les deux principales éditions des J.T. : 13h et 20h en reportages. L’équipe présente à Moga va partir avec l’armée française dans les provinces inaccessibles… journaliste, JRI, preneur de son et monteuse partent, me laissant seule avec le personnel du coumpound et les punaises du matelas sur lequel je dors (qui me font d’énormes cloques aux chevilles, lesquelles je perce à la lueur de la bougie avec une seringue fournie avant mon départ de Paris) ! Les journées sont consacrées à la quête d’infos et à la diffusion des sujets déjà tournés et montés. J’ai l’ordre d’envoyer les deux sujets d’avance dans deux faisceaux différents afin que le « 13h » (moins regardé que le 20h) n’aille pas piquer le sujet du 20h, mieux « achalandé »… Par souci d’économie – on devient vite radin quand les dollars vous filent si vite entre les doigts- j’enverrai les deux sujets par le même faisceau, le prix d’un faisceau est astronomique ! Mais toute cette comptabilité est faite après la mission entre Paris et Genève, siège de l’U.E.R. Bien sûr, ce que la journaliste redoutait se passe : le 13h diffusa le sujet du 20h… (ce que la journaliste ne saura jamais, elle est en brousse avec l’armée française).

C’est par le téléphone satellite qu’on apprend ce genre de nouvelle, alors qu’on est en ligne avec le bureau de la politique étrangère à Paris… par la même occasion on entend quelques voix amies et ça réchauffe un peu le coeur. On se sent bien isolé dans ce gros merdier qu’est Mogadiscio, ville de concurrence télévisuelle, de traffics en tous genres et enfin d’aide humanitaire. La violence est tangible à cause de la présence militaire, des chefs de clan somaliens, des équipes américaines qui exhibent leur richesse au nez de tous et de l’anarchie qui y règne.

Après une journée de prises de contacts, on peut organiser un peu mieu l’emploi du temps quotidien. Chez les humanitaires, souvent étrangers car ils sont là depuis très longtemps, on peut en savoir un peu plus sur qui sont les Somaliens, ce qui les motive, ce qui les guide. Le discours est humain. Chez les militaires, le discours est rationnel côté français, très pragmatique « communicateur » chez les Américains. Pour les ONG internationales, on a du mal à trouver des interlocuteurs : s’ils sont en haut de la hiérarchie, ils tiennent des conférences de presse où on n’apprend rien. En revanche, un employé de l’Unicef devient mon précieux informateur et le lien se tisse entre lui et moi. C’est un Kenyan qui s’appelle Adam. Il fait une petite revue de presse locale tous les matins, accompagnée d’un listing des « événements » du jour. Ces informations vont être d’un grand secours pour la nouvelle équipe envoyée par Paris, menée par un journaliste du service économique de la chaîne. Ah bon ?

Il me faut aussi aller aux briefings de l’armée US : le Général Peck officie tous les après-midi, pour le « prime time matinal » étatsunien… Le Q.G. organisé derrière l’ambassade est au point : quelques bancs ont été improvisés pour la presse, un plateau surélevé pour Peck qui, une fois maquillé, fait son entrée en scène devant un rideau « camouflage militaire ». Les équipes étatsuniennes sont toujours devant, avec leurs gros bras… et nous devons nous faufiler pour y voir quelquechose. Les questions viennent plutôt de CNN et des autres mais les réponses de Peck, lorsqu’elles concernent les Somaliens, permettent de voir la méconnaissance du terrain par les gradés US… On peut ainsi deviner que l’aide humanitaire a dû être un prétexte pour venir s’installer dans la région. En revanche, leurs chargés de relations/presse sont d’une grande efficacité : vous leur posez une question inhabituelle, ils vous donnent rendez-vous une heure après et vous avez votre info, béton. Ils proposent même un « tour » sur un des porte-avions basés au large de Mogadiscio… en hélicoptère, avec vente de briquets tempête au nom du porte avion sur le bateau, etc… A force de parler avec les trouffions américains, on apprend qu’une ration militaire française s’échange contre 6 rations militaires américaines. On apprend aussi qu’ils sont très bluffés par l’efficacité logistique des Français… en ce qui me concerne, j’apprécie la facilité des rapports avec eux. Pourquoi est-ce toujours très compliqué dès qu’on essaie d’avoir des informations côté français ou des ONG internationales ? Diplomates vs militaires ? Allez savoir…

Arrivée de l’équipe « fraîche »…

L’équipe fraîche arrive de Paris et il me faut jouer les G.O. à l’aéroport militaire. Un casque bleu pakistanais fouille notre voiture et trouve un revolver planqué sous le siège du chauffeur alors que le garde du corps avait remis sa Kalach ! Le Casque Bleu m’incendie, j’incendie le chauffeur sous l’oeil goguenard des Pakistanais… finalement, grâce à mon statut de femme, on a évité un gros incident diplomatique… le gradé étant vraiment monté sur ses grands chevaux : cet incident prouvait que les femmes sont incapables de gérer… Le repas du soir autour de la bouffe infâme (il n’y a pas grand chose sur le marché) est consacré aux discours « j’étais en coopération en Ethiopie donc je connais bien la Somalie » du journaliste et aux silences du caméraman, qui fut otage au Liban, et sirote son scotch tranquillement. J’essaie d’expliquer que la Somalie est un pays musulman, que c’est l’anarchie qui dirige tout et que, même si la crise passe, l’insécurité règne partout dans la ville… mais rien n’y fait : il connait, il était en Ethiopie.

Essayons malgré tout de le briefer sur « comment ça fonctionne à Moga, dans la maison, à l’U.E.R. ainsi qu’à la délégation française ». Ecoute distante et goguenarde des nouveaux. Ils ont baroudé, eux…

Comme Noël approche le journaliste se vante d’avoir apporté du foie gras pour la circonstance ! Une minuscule boîte alors que nous sommes 4. Le caméraman, lui, a fait le plein de whisky… Il était temps que la maison se remplisse car je me sentais un peu seule… même si, un soir, un dîner avait été organisé à la maison d’à côté par la monteuse, restée elle aussi sur place pendant que ses hommes étaient aussi en voyage avec l’armée française. La nôtre,  monteuse, partie quelques jours avec l’ancienne équipe, est revenue avec une équipe de trouffions…  nous allons donc pouvoir fournir des reportages quotidiens à Paris.

Nouveaux journalistes, nouvelles exigences

Mes contacts divers et variés permettent d’avoir du grain à moudre. L’UNICEF me propose deux places à bord d’un vol humanitaire qui va à Baidoa. Je bondis sur l’offre et préviens le plus vite possible le journaliste et le JRI qui jouent les baroudeurs et veulent absolument aller tourner au marché aux armes de Moga.

Il y a deux marchés « off » : le marché aux armes et le marché aux caméras et matériel photo piqués aux journalistes. Un caméraman d’une équipe polonaise s’est fait trancher l’avant bras car il refusait de donner sa caméra aux bandits de grands chemins qui avaient coincé leur voiture hors de la ville, dans la zone « dangereuse ». Toutes ces marchandises sont revendues bien sûr à des prix complètement inattendus… car il faut à la majorité des habitants mâles de Mogadiscio de quoi s’acheter du qat. Si les réfugiés ont besoin d’aide humanitaire, faute de denrées comestibles, le commerce du qat est florissant. Il vient du Yémen par on ne sait quel biais… et tous les soirs, à la tombée du jour, tous les Somaliens mâles de Moga commencent à mâchonner et à baver de plus en plus vert, tout en s’endormant sur leur natte.

Les femmes elles, sont rares en ville, elle sont à l’intérieur des maisons…  plus souriantes et belles que les hommes trop « secs » et embusqués derrière leur répulsion de la femme occidentale. Elles portent des voiles légers et colorés et me font comprendre qu’elles m’aiment bien parce que je porte toujours un turban sur la tête (j’ai testé pour vous : le coup de chaleur… on se sent mal, très mal… mais pas le temps de défaillir).

Carte de Noël…

Le soir de Noël se passe entre journaliste, caméraman, monteuse et moi-même… whisky et foie gras… et viande-semelle faite par le cuisinier (mais vu l’état vétérinaire des bêtes, il vaut mieux qu’elle soit trop cuite). Les journalistes râlent parce qu’il n’y a pas grand chose à manger ! Mais on n’est pas dans un hôtel 3 étoiles… on est à Mogadiscio, dans une maison de 6 chambres dont seulement 4 sont occupées, et les dollars filent à une vitesse grand V. Heureusement lnous avons touché une nouvelle régie. Il était temps… la mienne avait fondu comme neige au soleil. Triste Noël à devoir écouter les réflexions quelque peu « enfant gâté » sur la qualité du repas, les rodomontades de l’ex coopérant à Addis, et à penser qu’on n’est pas sorti de la galère en tartinant son cm2 de foie gras sur du pain ranci.

Envie de départ… 

Nous sommes le 29 décembre et comme j’explique à Paris que la mission est « béton ». J’ai tout circonscrit et le boulot devient routinier. Je m’ennuie même et les rodomontades de l’équipe ne me font même plus sourire. Je souhaiterais rentrer pour le 31. Le chef du service me donne le top départ à condition que je rapporte le téléphone satellite qui est définitivement out, et qu’il faut rendre le plus vite possible vu qu’on loue très cher même s’il ne marche pas. Mon retour via l’armée de l’air s’organise de Paris. C’est l’accrédité-défense qui me pistonne.

Enfin…

Je dois partir par le vol du lendemain matin 9h sur Djibouti. J’ai un retour open Djib-Paris en poche. La chaîne voisine s’en va elle aussi, et c’est le chef d’état-major des troupes italiennes et ses troupes qui viennent s’installer à la maison d’à côté. Grâce au manager du coumpound qui a fini par consentir à me parler (tout en me disant que j’étais impure puisque non musulmane), j’apprends que, le lendemain, les Italiens doivent aller à l’aéroport accompagner le grand chef qui part pour Rome. Le manager me présente au gradé italien, à qui je pose ma requête… Rendez-vous est donc pris pour le lendemain matin à 5h car son avion part pour Rome à 6h.

De retour à la maison, je vais m’entretenir avec le journaliste ex coopérant. Je le briefe sur ce qu’il faut faire pour avoir les infos que « maman pélican » (c’est-à-dire moi) lui donnait en becquée. Il prend des notes et s’affolle devant tout ce qu’il y a à faire. Il est vrai que j’étais sur la brèche de 6h du matin à 23h, avec un break/sieste pour se ressourcer (et puis la chaleur est insupportable à ces heures). Il râle parce que je l’abandonne (avec son équipe et bientôt l’autre qui va revenir de la campagne française) et me demande de lui donner mes dollars. Alors là non, j’ai besoin de garder quelque monnaie au cas où… « Pas question, me rétorque-t-il, tu me donnes tout ce qu’il te reste en dollars, moi je te donne des francs djiboutiens puisque tu fais escale là-bas ». Je suis donc rackettée (y compris de mes frais de mission personnels s’il m’en restait, ce que je n’ai pas eu le loisir de calculer sur place) de quelques 200 dollars. Je lui demande alors de me signer une attestation. J’ai expérimenté l’insouciance journalistique en ce qui concerne les frais de mission et les régies : je me suis déjà fait voler sur la régie par nos prédécesseurs partis sans payer le loyer. En prime ils avaient laissé une kalachnikov -probablement achetée au marché aux armes dans l’espoir de la rapporter en France- planquée sous un matelas. Payée par la régie, la Kalach ! Découverte aussi le lendemain de leur départ par une femme de ménage. Sympa comme cadeau n’est-il pas ?

Le (faux) départ…

Le lendemain matin, arrivée au coumpound voisin, les Italiens me proposent un café ! Un bon, un vrai ! Fait avec une cafetière italienne ! Un délice… une petite madeleine de Proust dans cet enfer que je vais bientôt quitter. Nous montons sur la jeep, le chef d’état-major et moi, et nous mettons en route pour l’aéroport. Nous sommes précédés par une autre voiture avec 4 soldats italiens, il y en a 2 dans la nôtre. A plusieurs reprises, et c’est pourtant le petit jour, des enfants somaliens poursuivront la voiture et cracheront dans notre direction. La haine de l’ancien envahisseur est très résistante… Arrivée à l’aéroport, j’ai trois heures à perdre et no duty free où traîner ses savates. Je dépose la valise du téléphone satellite au Q.G. de l’armée française et vais me promener… le soleil commence à darder ses rayons, pas d’ombre, si ce n’est quelques épineux dans un coin. C’est là-bas qu’il faut aller.

Il faut attendre… de temps à autre, passent un bonhomme et son troupeau de chèvres qui m’observent curieusement. Mon foulard autour de la tête doit l’intriguer : une toubab « voilée »… A 9h, je vais vers le coin du tarmack où les avions militaires français atterrissent… J’y découvre l’équipe complète de la chaîne concurrente et anciennement voisine ! Cinq personnes et tout leur équipement, y compris le banc de montage ! Aïe ! Ca prend beaucoup de place et je commence à angoisser… Ne vais-je pas être éjectée pour cause d’avion trop plein ?

L’accrédité-défense de Paris m’ayant certifié la veille que j’embarquerais à bord de l’avion, je me dis que j’ai une chance de pouvoir embarquer vu le peu de place que je prends. Eh bien c’est une erreur : le pilote de l’avion, qui a débarqué une petite grappe de journalistes français sur le tarmac de Moga, refuse de prendre tout ce monde à son bord. Même si je lui explique que c’était d’accord avec sa hiérarchie et que je suis peu encombrante, j’essuie un refus : « le pilote est maître à bord, madame, si je ne veux personne à bord, il n’y aura personne à bord. Je ne fais pas du tourisme ». Me voilà sur le tarmack, sans voiture, sans chauffeur, sans un dollar en poche… sans avion pour Djib. Je suis sur le point de m’effondrer : recalée si près du but. Pas un sou en poche, pas de chauffeur, pas de téléphone, pas moyen de prévenir l’équipe que je suis en rade et qu’ils appellent Paris pour me dépanner.

Qu’à cela ne tienne, j’avise des membres de la presse française, débarqués du zinc de l’armée française. Ils  sont complètement perdus sur la piste et je leur propose de leur montrer où est la délégation française et l’U.E.R. à condition qu’ils me prennent à bord de leur taxi car je n’ai pas un rond pour payer. Quatre heures après m’être levée pour partir, je me retrouve à la case départ.

A la délégation française je rencontre un pilote et co-pilote américains d’un avion de l’UNICEF en partance pour Nairobi, dans l’après-midi. Comme je leur demande s’ils ont une place pour moi et ma valise-téléphone (laissée aux bons soins des trouffions français à l’aéroport) dans leur avion, le délégué français répond très vite « non, il n’y a pas de place pour vous »… Le pilote lui rétorque alors que c’est lui qui décide qui monte à son bord et me demande la taille de la valise…  Réponse positive ! Yessss ! Je vais enfin sortir de cet enfer…

Je vooooole…

Vers midi, nous nous mettons en route, le délégué français et sa compagne (voilà pourquoi il ne me voulait pas à bord), le pilote, le copilote et moi. Quelques minutes plus tard, me revoilà sur le tarmack… Toujours pas d’ombre et les gros zincs ne cessent d’atterrir et de décoller dans un vacarme assourdissant. Je ne sais pas où me mettre, le petit Cessna qui va m’emporter vers Nairobi est sur la piste, à quelques encablures de la piste principale. Je me mets du coton dans les oreilles parce que je n’en peux plus du bruit. Le délégué français décide de partir pour Nairobi avec un Tupolev d’aide humanitaire qui repart à vide. Bon débarras.

Le soleil brûle, il me faut m’abriter sous la petite aile de l’avion… nous commençons à être quelques uns sous cette aile protectrice. Quelques journalistes, un Espagnol, une Suédoise, deux fonctionnaires de l’UNICEF, et moi. Sur le coup de 16h, on va embarquer. Je vais vite récupérer ma valise-téléphone et enfin nous décollons : il est bientôt 17h. Douze heures sur un tarmac d’aéroport africain sans aucune infra-structure, c’est dur. Coup de soleil sur le nez et le coup de pied… le journaliste espagnol est cramoisi. Je lui propose de la crème apaisante… il accepte avec un grand sourire. On gèle dans l’avion mais on est tellement content d’avoir pu quitter Moga qu’on ne s’en aperçoit même pas ! J’ essaie de communiquer : le journaliste espagnol ne parle pas l’anglais, et moi pas l’espagnol. Je comprends qu’il est content lui aussi de quitter Moga.

Nairobi, avec des francs djiboutiens en poche…

Après une escale à Baidoa, l’avion finit par atterrir sur la piste de Nairobi, mais dans un garage très éloigné des installations aéroportuaires officielles ! L’Espagnol m’aide à traîner la valise, et il connaît bien cet aéroport, ça n’est pas son premier atterrissage en zone non éclairée sur ce tarmack. Nous arrivons enfin devant un officier de police kényan qui me demande 5 dollars pour mon visa ! L’Espagnol étant passé sans visa, lui… Il est huit heures du soir, je n’en peux plus de fatigue, de crasse, ma peau brûle, et un petit fonctionnaire kényan me dit qu’il faut que je paie pour mon visa ! Mon nouvel ami espagnol paie pour moi et comme je demande le pourquoi de ce visa au policier kényan, il me répond  candidement :  » l’Espagne n’est pas un pays colonialiste ». J’hésite entre le rire et le pétage de plomb. Et opte pour un : « mais avez-vous entendu parler de Cortès au Mexique ? » L’Espagnol  est mort de rire. Je lui explique ma déroute : pas un dollar, une carte bleue personnelle, un billet d’avion Djibouti-Paris en poche me fait comprendre qu’il va me prendre en charge, qu’il a plein d’argent car il n’a rien dépensé à Mogadiscio…  Arrêt au desk d’Air France où je réserve un siège sur le vol Nairobi-Paris qui part le lendemain et dit attendre un prepaid de Paris.. et au poste douanier pour laisser le téléphone satellite sous douane. Ouf, le douanier est compréhensif. Comme le départ pour Paris est prévu pour le lendemain soir, ça me laisse le temps de souffler : une nuit et une journée à Nairobi. Mon compagnon espagnol m’a gentiment attendue et nous prenons un taxi pour aller à l’hotel Hilton.

A l’hôtel, c’est surréaliste : nous arrivons désséchés, brûlés, épuisés, d’une ville où tout montre que c’est la guerre dans un décor de Noël, sur fond de petite musique père-noelisante dans le lobby. Les employés du front desk sont souriants, affables… j’avaispresque  oublié que des êtres humains pouvaient être cordiaux.  On se donne rendez-vous au bar avec le journaliste espagnol. Douche rapide, vêtements de rechange, coup de fil à Paris : le téléphone satellite est resté sous douane, j’ai réservé une place sur le vol de demain soir, merci de m’envoyer un pre-paid et des gens à Roissy pour venir me récupérer ainsi que cette valise. On me prévient que mon prédécesseur a oublier de me laisser les papiers de douane du téléphone satellite ! On verra bien à Roissy.

Rendez-vous au bar… nous sommes deux sortis de l’enfer et complètement décalés. Le taxi qui nous a attendus nous propose de nous amener à un restaurant très touristique de la ville : le Carnivore !Il nous propose aussi ses services en tant que guide pour le lendemain. Qu’à cela ne tienne, mon chevalier servant me dit que nous n’avons rien d’autre à faire que du tourisme… Au Carnivore, on peut manger toutes sortes de viandes : crocodile, singe, etc… mais nous n’avons envie que de légumes, de salade, et de vin… vin d’Afrique du Sud, délicieux. Nous sommes complètement décalés, à 2h d’avion de Moga  pourtant mais on a encore la tête là-bas…  nous plânons toujours au-dessus du sol kényan et parvenons mal à nous ploner dans cette ambiance occidentalisée… sans nous comprendre, on prend des fou-rires incroyables juste en se regardant. Cette complicité fait qu’on nous prend pour un couple et on nous suggère d’aller en boîte de nuit, là, à côté ! Quelle horreur ! Non, nous sommes toujours entre deux mondes mais « débarqués de Mogadiscio », ça nous suffit pour être heureux. Ce repas, le vin, le taxi et le petit tour de ville du lendemain se feront aux frais de son journal puisque lui n’a presque rien consommé de ses frais de mission (pas de voiture, pas de matériel lourd puisqu’il est de la presse écrite, une chambre d’hôtel miteuse), en attendant mon vol du soir. Rentrée à l’hôtel je regarde CNN cinq minutes et ricane en voyant le briefing du Général Peck.

Le lendemain donc, un peu remis de nos émotions, nous allons visiter la maison de Karen Blixen, un marché typique, notre guide-taxi est content… nous plânons toujours dans le surréalisme… le contraste est trop énorme pour pouvoir vraiment réaliser… je suis constamment prise de fou-rires parce que je me vois en train de jouer aux touristes dans une ville africaine moderne.

J’ai dû rendre ma chambre à midi et mon compagnon me propose de faire une sieste dans la sienne pendant qu’il rédige son article car sa direction lui en réclame un. Il a acheté le journal concurrent dans un kiosque et s’inspire du récit du concurrent pour rédiger son article « en direct de Mogadiscio »… en fait, il doit rester encore une dizaine de jours à Moga, mais il s’aménage des « pauses » à Nairobi quand il a sa dose de Moga. C’est lui qui paye tout, sauf la chambre d’hôtel que je règle avec ma carte personnelle… il paye même le taxi qui va m’accompagner à l’aéroport le soir. Il m’explique que je vais lui manquer… et me voilà dans l’avion rempli de Français de retour de La Réunion… bronzés, insouciants, insupportables avec leur côté gâté-râleur. Le 31 décembre, j’arriverai au petit matin… et comme je le redoutais, serai harassée de question par le douanier antillais de Roissy. « Mais qu’est-ce que c’est un téléphone satellite ? Pourquoi n’avez-vous pas les papiers ? Etc. » Il finit par me lâcher et je vois, derrière la porte qui s’ouvre, des collègues du planning son venus m’attendre, ainsi que le téléphone satellite !

Paris et le retour dans les dures réalités…

Au retour dans la rédaction, il a fallu faire des déclarations sur l’honneur, sur le conseil de la responsable des missions… sans quoi j’aurais été redevable de milliers de dollars à la boîte ! L’ardoise des prédécesseurs aurait pu m’endetter… mais visiblement c’était le dernier de leur souci.

Après le retour de la journaliste avec laquelle j’étais partie, nous avons un peu parlé de la Somalie, échangé nos points de vue, puisqu’elle était allée à l’intérieur du pays. Elle s’empresse de me dire : « oh, ça va s’arranger, j’en suis sûre »… ce qui me fait sursauter. Les échanges que j’ai eus avec les locaux, les humanitaires, ce que j’ai vu du comportement des Américains, me font au contraire envisager le pire pour les Somaliens… Puis, comme elle me dit que les équipes vont toucher une prime de risque, je lui dis qu’en ce qui me concerne, je n’ai rien eu depuis mon retour. Après être monté voir l’administrateur de la rédaction, elle descendra en me disant : « il dit que tu as assez d’argent en heures supplémentaires et que ça suffit, tu n’as pas besoin d’une prime de risque » ! Ben voilà ! Visiblement, j’étais suspectée d’avoir eu la main lourde en heures sups non faites : 3 semaines de 6h du matin à 23h, je ne les ai pas inventées… Quant aux risques, visiblement, je n’en ai pas couru…

Du coup, on est peu surpris d’apprendre par le Canard Enchaîné qu’un ancien preneur de son pigiste, retenu presque trois ans en otage au Liban, n’a jamais été déclaré en « accident du travail » par la chaîne qui l’employait… De même que lorsque les techniciens doivent, pour les longues distances, voyager en seconde alors que les journalistes sont en classe affaire.

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La « cabine »

Il ne s’agit pas d’une cabine de bateau, encore moins de la cabine des Marx Brothers, mais elle peut déclencher autant d’hilarité que cette dernière… tout dépend du journaliste-rédacteur qui se voit obligé de la « commettre ». L’étude de cas ci-après sera faite à partir d’un service « étranger » de l’audiovisuel.

En langage d’initié, « avoir une cabine » signifie qu’on est « tricard » : on s’est vu attribuer, à la suite d’un accord pris entre le chef du service et le rédacteur en chef de l’édition du journal télévisé en conférence, un « sujet ». Il s’agit d’informer en 1′ (ou 1’30 » quand il faut vraiment expliquer) en appliquant un commentaire (fait en cabine-son d’où le terme générique « cabine »), sur des images d’actualités, pendant le journal mais plus souvent enregistré sur des images, des archives, des cartes, quelquefois d’inclure l’interview du jour faite par un J.R.I. (journaliste reporter d’images)… le tout livré clé en mains à l’édition en question.

Chaque journaliste du service doit plus ou moins souvent se plier à cette tâche, pour laquelle ils ont souvent un profond mépris lorsqu’ils sont « grands reporters » (titre honorifique qui n’existe qu’en France) -même si une journaliste grand-reporter a, voulant un jour traduire son Curriculum Vitae, commis un « great reporter »- mais ne soyons pas mauvaise langue, et fermons la parenthèse.

La première réaction est de renâcler lorsqu’on apprend, au retour de la conférence, qu’on va y avoir droit… on regimbe moins en revanche lorsqu’on est allé tourner… un magazine, ou en guise de correspondant, dans le pays en question… il peut même arriver qu’on ait une réaction enthousiaste, mais là, c’est parce qu’on a envie d’y retourner, dans le pays en question… alors on fait montre de bonne volonté, essaie de se vendre comme le « spécialiste », ou alors on va même le proposer la veille…

Majoritairement, ça n’est pas avec un enthousiasme délirant qu’on va vers une « cabine ». Si c’est pour l’édition de la mi-journée, il n’y a souvent aucun journaliste présent, sauf celui qui fait la « permanence » (et qui, grâce à ça, échappe au statut de cabine-man) . Dans ce cas, le permanencier demande à la secrétaire du service d’appeler Untel chez lui et de lui dire qu’il rapplique en vitesse car il est déjà 10h et qu’il a une « cabine » dans 3h, sur tel sujet. Ca conteste souvent à l’autre bout du fil. Alors on passe le chef au contestataire qui a plein de trucs à faire, super importants… Enfin le journaliste est convaincu. C’est là que l’assistant du service intervient pour préparer « en amont » : dépêches, visionnage des images du jour arrivées par le biais d’agences de presses, archives. Il s’agit souvent d’un travail de pélikan : l’assistant va à la pêche, ingurgite les informations après s’être renseigné sur l' »axe » du sujet à faire… pour ensuite régurgiter ce qu’il a emmagaziné dans le bec de l’oisillon-journaliste grand ouvert (parce que l’oisillon est stressé, qu’il ne connaît absolument rien au thème en question, qu’il n’est pas au courant des dernières infos, qu’il n’a pas eu le temps de lire la presse du jour, etc.).

Nous voilà donc avec un journaliste qui finit pardébarquer. Il ou elle est stressé, non parce qu’il a tourné longtemps autour du pâté de maison pour se garer puisqu’il a droit au parking, mais parce qu’il a été réveillé, dérangé ou surpris par notre coup de fil et qu’il n’a pas envie de faire cette « cabine ». Un oisillon se la joue « aigle » ou « je sais voler tout seul, je sais ce que je veux… tu me trouves telle image de Eltsine » (bizarrement, il vous demande Eltsine en train de boire sa tasse de thé, sauf que tous les plans de Boris que vous avez le montrent « après » qu’il ait bu autre chose que du thé). Vous lui avez déjà câlé les cassettes d’archives sur une tripotée de documents avec Eltsine, mais non, il veut son image d’Eltsine buvant du thé. Donc vous retournez à la mine : au service documentation… rien ! Eltsine un peu rouge éclatant de rire avec Clinton, vous avez… Eltsine dansant d’un pas peu assuré sur une scène, vous avez… mais ça ne lui va pas ! C’est là que l’oisillon tombe du nid et se met à hurler que vous êtes vraiment incapable, puisque vous n’arrivez pas à lui trouver SA première image. Il a en fait foncé en salle de montage, a vu tout ce que vous lui avez sorti et a des difficultés à trouver « l’accroche »… il voudrait des images qui collent à son commentaire alors qu’une cabine, c’est faire coller un commentaire sur des images, et sur l’actualité bien sûr. Donc il s’énerve ! Il se défoule sur l’interphone dans le couloir… ça lui permet au moins d’évacuer son stress. Vous avez mis 3 personnes sur le coup de cette image dont l’oisillon vous certifie qu’il l’a vue à Moscou, quand il était là-bas… sauf qu’elle n’est pas à Paris ! L’heure avance… vos recherches pas du tout ! En fait, vous vous retrouvez toujours devant le même problème avec ce journaliste : il n’a jamais sa première image, même lorsque c’est lui qui va tourner, qu’il demande au journaliste-reporter d’images de faire tel plan ou tel autre. Si, dans ce cas-là, il n’a pas sa première image, c’est donc qu’il a besoin de faire le souq pour « plonger » dans le sujet !

Courageusement, vous allez lui dire que, bon, faute d’Eltsine buvant du thé, vous l’avez… un peu émêché. Bien sûr que non que ça ne lui convient pas ! Alors il hurle encore plus fort. L’aigle perd ses plumes… vous aussi d’ailleurs. Vous vous engueulez copieusement et du coup lui servez de défouloir. Après, ça va mieux… En fait, il avait juste besoin de trouver un moyen d’évacuer son stress et vous l’avez aidé en lui répondant que c’était « mission impossible ». Il se met donc à la tâche et écrit son commentaire en donnant des indications au monteur qui travaille avec lui. S’il a le temps, il va enregistrer et faire mixer son sujet une fois tout monté. Il remonte alors au bureau et vous explique qu’il ne faut pas lui répondre parce que ça l’énerve… que vous ne savez pas « le prendre »… qu’il est sûr d’avoir vu ce plan, qu’il ne l’a pas inventé. Vous considérez ça comme de vagues excuses et il vaut mieux vous en contenter car, d’excuses il y a peu et rarement dans une rédaction.

Vous avez aussi l’oiseau -accrédité défense- de permanence, qui la fait en s’attardant à table avec ses potes du CIRPA, dans un restaurant du 7e. Au bureau, on vient d’apprendre que la Namibie est enfin indépendante. Il est environ 17 heures. Pendant qu’on essaie de joindre le journaliste sur son biper (le portable n’existait pas), vous vous affolez un peu parce que d’une part, vous connaissez la réputation d’emmerdeur de cet oisillon fraîchement débarqué dans votre service, d’autre part vous savez pertinemment qu’il n’y a pas d’images sur la Namibie et que vous ne maîtrisez absolument pas la région concernée. Vous vous apprêtez alors à faire maman-pélikan et à aller dénicher du menu ou gros fretin pour alimenter le futur cabine-man. On vous trouve tout de même quelques images d’archives avec tous les protagonistes des pays environants : vous découvrez que, non seulement l’Afrique du Sud avait des intérêts en Namibie, mais aussi que Sawimbi, l’Angolais, fricotait là-bas… Un reporter d’image coopératif, qui avait tourné un documentaire sur la Namibie, vous apporte la cassette de ce documentaire. Ah ! Ca vous fait de l’image, et de la belle car le caméraman en question est doué.

L’oisillon finit par arriver, sur le coup de 18h. Il a 90 mn pour : se renseigner sur la Namibie, lire les dépêches, visionner les images, rédiger un commentaire cohérent en même temps que le monteur colle les images. Il est complètement émêché et n’arrête pas de vous dire « c’est quoi la Namibie ? ». Vous lui confiez les dépêches, les coupures de presse, les cassettes câlées et le menez sur la voie des salles de montage. C’est là qu’il vous dit : « tu viens avec moi parce que j’y arriverais jamais tout seul »… Comme aucun journaliste du service ne vous réclame, vous allez donc tenir la main de l’oisillon… Il ne comprend visiblement rien à ce qu’il voit et ne comprend pas le rapport entre les images et les dernières informations. Vous lui faites un court résumé. Il dit alors au monteur de lui mettre quelques plans généraux du pays… ‘las ! On en a, mais avec un commentaire plaqué sur la piste son. Il va falloir trouver du « son de Namibie » (oui, on vous demande de trouver du « son de Namibie » parce que le silence, ça s’entend très fort dans une bande son). Vous appelez alors un illustrateur sonore qui vient jeter un coup d’oeil sur les images et va essayer de vous dénicher un son « neutre ». Tout à coup, on s’aperçoit qu’il nous faut une carte pour aider le téléspectateur à situer la Namibie ! Vous courez vite demander la carte, à toute vitesse, aux cartographistes de permanence… Le rédacteur tente de rédiger… il écrit, il raye, il recommence, re-barre, jette le papier à la corbeille… Il a du mal à se concentrer mais l’alcool a commencé à s’évaporer. Il vous dit : « ne bouge pas de là, j’ai besoin de toi… qui c’est ces blancs ? » alors que vous devez aller chercher les dernières images qui arrivent de Jo’Burg par le biais des EVN. « Ce sont des Sud-Africains qui sont venus prêter main forte aux blancs de Namibie »… même question pour les noirs « c’est qui lui ? ». Vous lui répondez « Jonas Sawimbi ». « Et qui c’est, Sawimbi ? ». Alors vous lui refaites la guerre d’Angola, en accéléré, à lui, l’accrédité-défense, journaliste de longue date qui semble ne connaître que la défense nationale. Il finit par vous lâcher et vous allez à la pêche aux dernières infos ainsi qu’aux images qui vont avec. Dans 30 mn, c’est le journal. Après avoir donné de vagues instructions au monteur, il a rédigé son commentaire. Comme il va terminer à 3 mn du journal, et que le sujet est en deuxième position après l’ouverture, il fonce en cabine, ses papiers à la main, la cravate de travers… pendant que le monteur va donner la cassette prête à diffuser à la technique. Vous, vous soufflez enfin et pouvez rentrer chez vous, sauf si une dernière info tombe à quelques minutes du journal.

Il y a aussi le vrai professionnel, le vieux monsieur charmant et courtois, qui s’y prend à l’avance et vous explique qu’il va faire un sujet sur Milosevic, à la mort de Tito parce qu’il sait que Milo lui succédera. Il vous donne une énumération précise d’événements ayant eu trait avec la Yougoslavie, des dates, des images. Vous dégottez tout ce qu’il lui faut en un temps record parce que les dates aident bigrement pour s’y retrouver dans une base de données hoquetante car les ordinateurs n’en sont qu’à leurs débuts. Le lendemain, vous lui apportez toutes les cassetes dont il a besoin. Il prend même le temps de vous remercier (très rare dans un milieu journalistique où l’urgence permet tout et n’importe quoi). Pas un cri, pas de course, pas de grincements de dents. Tout se fait comme sur du velours. Très agréables, les pro !

Il y a quelques oisillons femmes, avec qui les rapports sont beaucoup plus détendus. Elles savent admettre qu’elles sont plutôt mal informées sur le sujet qu’on leur a distribué. Elles essaient de le « planter ». Le « plantage de sujet est un exercice que tout journaliste en CDI sait parfaitement pratiquer. Ils essaient tous de « planter » les sujets en discutant avec le chef de service : « est-ce bien la peine… je n’y connais rien… mais ça serait mieux en off… pourquoi moi… etc. » En fonction de leur complicité avec le chef de service, ils arrivent quelquefois à leurs fins. Les femmes se débrouillent en général beaucoup mieux que les hommes pour que le chef de service aille expliquer au rédacteur en chef de l’édition que, bon, les images ne valent rien, qu’il n’y a pas de quoi faire 1’. Les pigistes, eux se gardent bien d’évoquer tout « plantage »… ils sont trop contents d’avoir une pige à la clé. Pendant ces âpres discussions, vous êtes en train de courrir après les images, d’archives ou récentes, vous faites faire des cartes, en urgence, dans les autres étages. Après avoir pressé le plus gentiment possible tous les gens à qui vous avez donné du travail, vous arrivez triomphalement au montage, muni de vos cassettes. Et ne trouvez pas le journaliste ! Mais où est-il, à 45 mn du journal ? Vous vous ruez vers l’interphone qui vient d’être libéré et l’appelez… on finit par vous répondre en vous disant « ben y’a plus de cabine… ils n’en veulent plus » !

On a tout bonnement oublié de vous prévenir. Là non plus, pas d’excuses. Vous n’êtes pas à l’intérieur du nid… juste sur le bord.

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Comment lutter contre le sommeil en conférence de prévisions hebdomadaire ?

Les conférences de prévisions sont, pour toute rédaction de l’audiovisuel français, des rituels interminables. Les participants sont hélés les uns après les autres par un interphone. Service après service, les chefs y sont appelés, soit nomément, soit, s’il est du genre retardataire, par un impatient « le représentant du service société est attendu en salle de conférence, darre darre »… Ils finissent par y arriver nombreux et fringants, munis de leur pile de magazines et journaux (fournis par la chaîne bien sûr), la liste des sujets au marbre, la liste des événements à venir qui sont de leur domaine, les coupures de presse ou la petite note griffonnée par le journaliste de leur service qui a eu vent de l’information.

Ce rituel se fait toujours autour d’un chef, évidemment car tout rituel nécessite un maître de cérémonie, ordonnateur, trieur de priorités, donneur d’ordre, diffuseur de mépris, repousseur de revers de main les sujets inintéressants (« ça f’ra pas d’audience, ton sujet, coco » étant la phrase-clé à prononcer, en alternance avec « bof, ma concierge, elle ne sait même pas où est le Karabagh alors… hein »…).

Du temps où je vous parle, l’ordre d’examen des propositions était toujours le même : en premier l' »étranger »… en dernier, « la culture ». Les sports ont un traitement spécial… mais interviennent de temps à autres. Entre : de plus ou moins longs tunnels, la « politique intérieure » avec ses couloirs d’Assemblée Nationale, ses élections, ses élus, l' »Economie » et »infos génés », terme générique allant de la vie associative aux chiens écrasés, en passant par la circulation, la vinification en terres champenoises et le crime crapuleux.

Le ou les représentants de chaque service arrivent les uns après les autres et se disposent autour d’une table où siègent déjà : le Directeur de l’Information ou son délégué, les rédacteurs en chefs des journaux tévé, les chefs de plannings des équipes de tournage (caméras et son), l’assistant(e) du grand chef à plumes qui doit faire un compte-rendu de cette conférence de prévisions. C’est lui ou elle qui doit lutter contre le sommeil à un certain moment de la conférence, parce qu’il ou elle est tenu d’assister du début à la toute fin du grand raout prévisionnel et qu’il doit en tirer la substantifique moëlle.

La conférence commençait en gros vers 10h mais se terminait quelquefois à 13h 30 voire 14h. Croyez-moi, rester concentré sur l’actualité, ses hauts et ses bas, entre 3 ou 4 heures d’affilée, sans possibilité de vous dégourdir les jambes, sans machine à café (elles ont été installées bien après), sans possibilité de se réfugier dans un article de magazine ou de vous remémorer la partie de bête à deux dos d’hier soir, ressort de l’héroïsme pur et simple. Il vous faut noter, tout, ne rien oublier afin que la Rédaction soit à même de traiter l’information de base, celle qui est prévisible, ce qui lui permet d’être beaucoup plus apte à affronter l’imprévisible : l’actu, la vraie, celle qui arrive toujours là où on ne l’attend pas.

Donc vous prenez des notes : machin, envoyé spécial en Afrique de l’Ouest, propose de faire un sujet sur les dévastations causées par les crickets… « rhô… mais on en a déjà parlé l’an dernier… il pourrait pas trouver un autre angle que les crickets ou la sécheresse » répondrait le rédac.chef du 13h. Ca, il ne faut pas le noter. On ne retranscrit que l’essentiel. Et d’essentiel il y a très peu pendant ces 3 ou 4h d’échanges. « Pourquoi aller interviewer cet écrivain, c’est un mauvais client… t’as pas un moyen de parler de ce dernier ouvrage sans l’interviewer… il est chiant comme la pluie ? »… voici quelques exemples de réflexions ou réactions qui fusent à longueur de conférences de prévisions.

En général, arrivés à Economie, votre intérêt baisse en même temps que votre vigilance… à Infos Génés, le temps commence à s’allonger, si ce n’est à s’étirer. Ca fait déjà 2 bonnes heures que vous avez assisté à des scènes genre Acte II- scène 1, à des prises de bec inutiles et stériles -mais au moins, ça vout tient éveillé- et c’est alors qu’un chef de service diffuse ses petites suggestions d’une petite voix monocorde. Arrivé parmi les derniers, il est à l’autre bout de la salle et vous n’entendez rien… il borborygme là-bas au fond… et vous sentez une vague torpeur rendre vos paupières extrêmement lourdes. Vous sentez bien que ça tergiverse, qu’il n’a rien d’intéressant à proposer et là, vous tombez de sommeil, brutalement. C’est l’heure du coup de barre. Vous regardez votre montre : quoi, il n’est que ça ? Alors vous bougez les jambes, remuez sur votre chaise, posez vos coudes sur la table, essayez de parler avec votre voisin s’il est sympa -ce qui ne court pas les rues des rédactions de l’audiovisuel-. Impossible, vous n’en pouvez plus. Alors vous approchez votre cahier de notes près de vous, sur la table, posez un coude de chaque côté du cahier, votre tête dans vos mains, prenez un air penché sur vos notes et… vous dormez. Pas longtemps, 30 secondes, mais là vraiment, c’est trop douloureux de rester attentif. C’est le coup de barre classique, celui de la moitié de conférence, celui d’infos génés.

Parce qu’infos génés, ça ne vous glorifie pas son reporter, les thèmes n’y sont guère passionnants, et c’est le service où on met les jeunes journalistes fraîchement sortis du CFJ ou des écoles de journalistes. On y met aussi quelques anciens en punition, ceux qui aiment la bouteille, sont caractériels, têtes brûlées… De l’autre côté de la hiérarchie du respect, il y a le grand reporter. Le baroudeur, celui ou celle qui a fait ses classes à l’étranger, dans des conflits, celui qui a échappé à un attentat, qui était au Cambodge à l’arrivée des Khmers rouges, celle qui a couvert le retour de Khomeiny en Iran. Devenu chef de service, on s’adresse à lui avec respect. Ca n’est pas le cas du chef de la Culture de l’époque : une femme, belle, déjà mûre, quelquefois mutine et très connue dans le show business et le milieu des arts. Comme le Directeur de l’Info ou son remplaçant (car souvent le grand chef ne tient pas la distance, mais lui a un échappatoire : la fuite justifiée. Vous, vous n’en avez pas et il vous faut tenir) commence à fatiguer, il bouscule un peu la dame en question et lui demande d’avancer. Comme elle a son caractère, elle ne se laisse pas faire et répond du tac au tac, quelquefois de façon très drôle. C’est là que votre envie de dormir vous lâche enfin et que vous allez pouvoir reprendre des notes cohérentes, les précédentes ayant des trous (que vous irez compléter avant de taper le compte-rendu, directement avec le journaliste d’Infos Génés en question). La tension monte, la dame ne se laisse pas faire et le macho de service est vraiment très méprisant. Vous vous surprenez à vous demander quels traumatismes il a bien pu avoir dans son enfance. Il est vrai que le pauvre a un visage grêlé d’ex adolescent acnéïque, ça lui donne des circonstances atténuantes. Tout de même, ça ne lui donne pas le droit de maltraiter une femme plus âgée que lui de cette façon. Les petits rires narquois fusent de part et d’autre du grand chef. Il faut le flatter, même s’il est méchant… il pourra se souvenir, à votre prochaine demande personnelle, de votre côté « bon public ». La prise de bec commence à vous lasser. Elle ralentit la fin prochaine de cette conférence qui n’en finit plus de finir. Et vous vous devez de rester attentif, mais lointain. Lointain car vous n’êtes pas journaliste, n’avez pas la carte de presse donc vous êtes transparent … sauf si vous êtes une jolie fille, mais alors vous n’existez alors que parce que vous avez un physique. Votre cerveau intéresse bien peu ces s(a)eigneurs.

Enfin, le ton a baissé, chacun ayant décidé qu’il fallait en finir et ayant mis de l’eau dans son vin. En général, la conférence se termine à 3, ou 4 quand on a de la chance, les chefs des différents services ayant quitté la salle une fois leur laïus terminé et les décisions les concernant prises. Tout ce petit monde s’égaye à droite et à gauche, fonce aux toilettes, il est 14h et vous n’avez pas le temps d’aller à la cantine. Vous allez donc vous acheter un sandwich. Il vous faut très vite taper le compte-rendu à partir de vos notes, avant d’avoir oublié complètement ce qui s’est dit. Tant de temps et d’énergie perdus à établir des plans qui vont quasi systématiquement être contrecarrés par l’actualité immédiate.

J’aimerais bien savoir ce qui s’est passé à la conférence de prévision précédant le nine eleven…

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