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Courbet revisite « A nous deux » créée il y a 20 ans

Julien Courbet a lancé un concept d’émission « une équipe de journalistes et d’avocats vont aller défendre le Français moyen » empégué dans les dédales des soucis quotidiens, des problèmes administratifs, des conflits de voisinage.

Eh bien laissez-moi vous dire que ce concept a plus de 20 ans, et vous parler un peu du passé. Les media n’ont pas de mémoire. Moi si.

C’était au milieu des années 80. Embarquée à la télévision publique depuis 75 par un patron du privé, j’ai occupé, à titre d’assistant de production, des postes toujours en rapport avec des journalistes : je devais les assister. C’était mon job : préparer leur travail, le leur faciliter, leur ouvrir le chemin, le déblayer… Me vient tout à coup l’image de l’épreuve du curling au J.O. au cours de laquelle des balayeurs lissent bien en amont l’itinéraire de cette grosse boule passive lancée sur la glace par un des lanceurs de l’équipe. Eh bien, voilà… mon job, c’était le balaiement de l’itinéraire de la boule passive (le ou les journalistes) lancée par le rédacteur en chef.

De balayeuse isolée (plutôt inoccupée) d’une actuelle compagne de ministre -poste où je m’ennuyais ferme car la dame avait juste besoin d’une assistante pour faire chef, la secrétaire ayant totalement circonvenu la « dame »- je suis passée à une équipe balayant furieusement devant une autre équipe. L’émission était produite par le directeur de l’Information, Pierre Lescure et son adjoint, Michel Thoulouze. Ils s’étaient aperçu que je m’ennuyais et avaient eu l’idée de me proposer de renforcer la petite équipe déjà en place. L’émission s’appelait « A Nous Deux » et était présentée par un groupe de journalistes, dont l’animateur-clé était ex-présentateur en disgrâce (à l’époque), qui a ensuite quitté la chaîne pour devenir dès la privatisation de TF1, la star de la grand-messe du soir. Les autres journalistes étaient d’anciens collaborateurs de Jacques Martin pour un, des pigistes rescapés de la rédaction ou d’une émission de production pour d’autres, une ancienne présentatrice de la 3… et d’illustres inconnus retombés depuis dans l’anonymat. La petite équipe était managée au début par un rédacteur en chef venu de la presse écrite, puis s’est managée toute seule sans aucun problème.

A Nous Deux devait donc prendre la défense « du pot de terre contre le pot de fer ». C’était un principe très simple. Le terreau des sujets, ce qui allait alimenter l’émission pendant les 4 ans où elle a existé, c’était le courrier des télespectateurs. L’équipe de production (les balayeurs donc) dont je faisais partie était composée d’un journaliste chef d’édition, d’un assistant (moi), et d’une secrétaire. L’ambiance chez les balayeurs était très bonne en raison de l’absence des diverses « boules de curling » qui soit tournaient leur sujet, soit vaquaient à leurs occupations extérieures. En revanche, côté de ceux qui étaient filmés de près (les boules donc), ceux qui montraient leur tronche à la télé, c’était nettement plus aléatoire sur le plan relationnel. Tous les jours, l’équipe de soutiers préparaient l’intégralité de l’émission : sélection des cas à partir du courrier, débroussaillage avec le ou les intervenants et recherche de solution, distribution des cas aux journalistes/présentateurs, aux réalisateurs, résolution de cas non filmés et traités en « brèves », rédaction de ces brèves, secrétariat du présentateur-vedette (avec coups de téléphones de fans rapidement « sautées » dans un couloir de la maison de la radio, pour se rappeler au bon souvenir de leur héros… qui n’en avait cure), textes de liaison lus au prompteur par la même équipe de « présentateurs », distribution des répliques de façon équitable (sinon c’était le drame à la répétition : un tel chougnait parce qu’il avait toujours les répliques idotes, au que l’autre avait plus de texte que lui !). Les journalistes ou les réalisateurs tournaient, eux, quelques sujets, les montaient et les commentaient. La star, elle, ne faisait qu’agrémenter les répétitions et les enregistrements « par sa présence ».

Au final, l’émission a fait un réel tabac. L’humour et le ton léger qui étaient en filigrane, mais aussi la capacité de traiter de cas grave nous ont attiré des montagnes de courrier, lequel alimentait encore mieux les rubriques. Elle était diffusée le samedi en milieu de journée, créneau peu populaire à l’époque.

Le courrier était lu et sélectionné par l’équipe de soutiers-balayeurs donc… et croyez-moi, c’était un sacré terreau ! On trouvait de tout : des gens touchés par un attentat alors qu’ils mangeaient dans un restaurant, qui n’avaient toujours pas de « statut » aux pauvres gens qui avaient acheté une maison insalubre, en passant par la dame persuadée que ses voisins détournaient son électricité, ou celle qui accusait son chirurgien esthétique d’avoir placé un émetteur dans son nez au cours de l’opération et qui demandait à être ré-opérée parce qu’elle en avait marre d’être poursuivie par des extra-terrestres. Quelques histoires étaient pathétiques, d’autres croustillantes, d’autres terriblement classiques, et en majorité tout à fait banales et inintéressantes.  Une plongée dans la France post-81. Nous étions deux à le lire et à faire une première sélection…  voir ce qui pouvait se résoudre, ce qui méritait un tournage, ce qui valait une brève. Le succès en audience de cette émission a été tel qu’on nous a adjoint deux autres personnes dans l’équipe des « balayeurs »… les boules restant toujours les mêmes et devenant petit à petit des boulets quelquefois difficiles à traîner.

Nous avons eu de grands moments avant, pendant et après les enregistrements par exemple. Lorsque nous avons atteint notre « vitesse de croisière », nous enregistrions 4 émissions à la fois en une journée de location de studio aux Buttes Chaumont. Par exemple l’arrivée sur le plateau, avec trois heures de retard, de la « vedette » alors que nous étions une bonne soixantaine de techniciens plateaux/confrères journalistes/intervenants dans l’émission, prompteuse, assistants, chef d’édition, de production, cameramen… à l’attendre. Avec juste un tout petit mot d’excuse (pour ses collègues journalistes) ! A l’époque, il circulait en Vélosolex… ça n’étaient donc pas les embouteillages mais juste une morgue affichée à l’encontre de tous les « balayeurs » que nous étions… tous ces gens transparents sans quoi les stars ne seraient en fait pas grand chose tout compte fait.

Une fois arrivé sur le plateau, il était très « pro » et ne savonnait pas, n’empiétait pas de ses commentaires sur le début du sujet lancé depuis la régie… ça n’était pas le cas des autres ! Bégaiements, lapsus, fou-rires, loupés de lancer de sujet, interruption pour des riens… était le lot de toutes les équipes techniques et de production, à chaque enregistrement.

Un jour où je m’amusais à être au prompteur (j’aimais bien sentir ce « collage au texte des autres » de la part des présentateurs), j’ai entendu une des réflexions les plus bêtes de ma vie. Lorsqu’on est au prompteur, on a la chance (ou la malchance) d’avoir le son du plateau… normal puisqu’on est loin des caméras et qu’on doit faire dérouler le prompteur à l’aide d’un bouton + ou – vite, au fur et à mesure que celui qui parle lit, et s’adapter à sa vitesse. On entend donc tout ce qui se dit pendant l’enregistrement, pendant les pauses…

Ce jour-là, nous traitions d’un étudiant africain qui avait payé un formateur complètement bidon, qui s’était enfui dès que ses élèves avaient commencé à manifester leur désarroi devant ses méthodes. Nous étions en pause à cause d’un petit problème technique… la conversation a donc commencé sur le plateau entre les prsentateurs. On parlait de cet Africain du reportage, puis « on » a glissé sur l’esthétisme, ensuite sur le sexuel… (bien sûr ! Si l’élève avait été français, je n’aurais certainement pas eu droit à cette conversation renversante) Les deux femmes disant « oh, moi je n’aimerais pas faire l’amour avec un noir »… les quatre hommes « ben vous avez tort parce qu’il paraît qu’ils sont bien montés »… et l’une des femmes racontant qu’elle avait flirté avec un noir et que ça l’avait dégoutée parce qu’elle avait l’impression d’être envahie par ces grosses lèvres et d’embrasser une limace.  Je me souviens avoir regretté de ne pas avoir de dictaphone pour enregistrer cette conversation à bâtons rompus… et de la transmettre à un journal de télé quelconque. Mais je me suis immédiatement doutée qu’on refuserait de me croire.

Il y a eu d’autres épisodes… mais laissez-moi quelques jours pour m’en souvenir…

Oui, voilà que me reviennent les épisodes « pauses déjeuner » ou « dîner post enregistrements d’une journée »… Souvent, en tout cas au début, nous prenions les repas ensemble. Le présentateur vedette n’avait alors pas encore digéré son éviction de la grand’messe du 20h (on dirait que la plus récente a encore plus de mal à passer tellement on le voit partout dans les media actuels) et avait besoin d’une petite « reconnaissance » de ses « pairs » ou de ses larbins (c’est selon). Il condescendait donc à se joindre à l’équipe de production et à ses collègues présentateurs pour le repas. Un soir, alors que nous étions déjà au restaurant et que nous attendions -toujours- la star des plateaux TV, il se fit attendre fort longtemps. Si longtemps que nous étions sur le point de craquer, la petite quinzaine de sous-fifres et de passer la commande au garçon. Nous venions de commander, désespérant le voir arriver, il arriva avec une jeune femme -sa maîtresse- « à l’air de petit chat mort-né » me glissa dans l’oreille l’ex de l’équipe de Jacques Martin, louchant avec envie sur la jeune fille (qui devait avoir dans les 25 ans de moins que notre « star »). Bien sûr, pas un seul mot d’excuse… Nous avons imaginé qu’il avait dû passer du temps à besogner Camille de… avant de nous rejoindre en sa compagnie. Il exhibait en tout cas sa conquête, lui toujours avec ce faux air de jeune homme humble (même maintenant qu’il est sexagénaire, cet air ne l’a pas quitté, le rendant à mes yeux plutôt pathétique), elle avec cet air de petite fille boudeuse. Je l’imaginais tout à fait récitant « le petit chat est mort… ».

Le couple a donc dîné avec nous et c’est au moment de payer l’addition que la pingrerie de Monsieur le présentateur vedette s’est montrée… (il la distillait au quotidien mais seuls les « balayeurs » en avaient pris conscience). Il a décidé qu’il invitait Camille, alors qu’en fait l’addition des repas avait été divisée en autant de parts moins la Julie. En fait, nous avons invité la donzelle du moment et payé son repas avec nos deniers. Détail d’importance : les journalistes avaient -et ont toujours- tous leurs frais de représentation remboursés par la boîte. J’aurais dû vérifier si notre star ne s’était pas emparée de l’addition avant de sortir, afin de se faire intégralement rembourser par l’administration. Je ne l’ai pas fait. Mais la chose est courante.

Autre détail : une des présentatrices a épousé, alors qu’elle travaillait encore, un marquis assez en vue dans les milieux de l’audiovisuel. Elle nous a annoncé son mariage avec quelque frémissements dans les épaules. Visiblement, elle était ravie de devenir marquise par alliance. N’allez pas croire qu’elle nous a invités… non ! On n’invite pas la valetaille à de telles noces. Cependant, nous avions noté, justement nous les « balayeurs » qu’elle était un peu plus présente que d’habitude, ce qui n’avait pas manqué de nous étonner. Un matin, de bonne heure, à mon arrivée dans le bureau, j’ai pu voir une montagne d’enveloppes dont les adresses étaient rédigées à la main. La main de la future mariée. Tous ses cartons d’annonce du mariage ont été expédiés aux destinataires aux frais de l’audiovisuel public. Eh, il n’y a pas de petites économies !

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La « cabine »

Il ne s’agit pas d’une cabine de bateau, encore moins de la cabine des Marx Brothers, mais elle peut déclencher autant d’hilarité que cette dernière… tout dépend du journaliste-rédacteur qui se voit obligé de la « commettre ». L’étude de cas ci-après sera faite à partir d’un service « étranger » de l’audiovisuel.

En langage d’initié, « avoir une cabine » signifie qu’on est « tricard » : on s’est vu attribuer, à la suite d’un accord pris entre le chef du service et le rédacteur en chef de l’édition du journal télévisé en conférence, un « sujet ». Il s’agit d’informer en 1′ (ou 1’30 » quand il faut vraiment expliquer) en appliquant un commentaire (fait en cabine-son d’où le terme générique « cabine »), sur des images d’actualités, pendant le journal mais plus souvent enregistré sur des images, des archives, des cartes, quelquefois d’inclure l’interview du jour faite par un J.R.I. (journaliste reporter d’images)… le tout livré clé en mains à l’édition en question.

Chaque journaliste du service doit plus ou moins souvent se plier à cette tâche, pour laquelle ils ont souvent un profond mépris lorsqu’ils sont « grands reporters » (titre honorifique qui n’existe qu’en France) -même si une journaliste grand-reporter a, voulant un jour traduire son Curriculum Vitae, commis un « great reporter »- mais ne soyons pas mauvaise langue, et fermons la parenthèse.

La première réaction est de renâcler lorsqu’on apprend, au retour de la conférence, qu’on va y avoir droit… on regimbe moins en revanche lorsqu’on est allé tourner… un magazine, ou en guise de correspondant, dans le pays en question… il peut même arriver qu’on ait une réaction enthousiaste, mais là, c’est parce qu’on a envie d’y retourner, dans le pays en question… alors on fait montre de bonne volonté, essaie de se vendre comme le « spécialiste », ou alors on va même le proposer la veille…

Majoritairement, ça n’est pas avec un enthousiasme délirant qu’on va vers une « cabine ». Si c’est pour l’édition de la mi-journée, il n’y a souvent aucun journaliste présent, sauf celui qui fait la « permanence » (et qui, grâce à ça, échappe au statut de cabine-man) . Dans ce cas, le permanencier demande à la secrétaire du service d’appeler Untel chez lui et de lui dire qu’il rapplique en vitesse car il est déjà 10h et qu’il a une « cabine » dans 3h, sur tel sujet. Ca conteste souvent à l’autre bout du fil. Alors on passe le chef au contestataire qui a plein de trucs à faire, super importants… Enfin le journaliste est convaincu. C’est là que l’assistant du service intervient pour préparer « en amont » : dépêches, visionnage des images du jour arrivées par le biais d’agences de presses, archives. Il s’agit souvent d’un travail de pélikan : l’assistant va à la pêche, ingurgite les informations après s’être renseigné sur l' »axe » du sujet à faire… pour ensuite régurgiter ce qu’il a emmagaziné dans le bec de l’oisillon-journaliste grand ouvert (parce que l’oisillon est stressé, qu’il ne connaît absolument rien au thème en question, qu’il n’est pas au courant des dernières infos, qu’il n’a pas eu le temps de lire la presse du jour, etc.).

Nous voilà donc avec un journaliste qui finit pardébarquer. Il ou elle est stressé, non parce qu’il a tourné longtemps autour du pâté de maison pour se garer puisqu’il a droit au parking, mais parce qu’il a été réveillé, dérangé ou surpris par notre coup de fil et qu’il n’a pas envie de faire cette « cabine ». Un oisillon se la joue « aigle » ou « je sais voler tout seul, je sais ce que je veux… tu me trouves telle image de Eltsine » (bizarrement, il vous demande Eltsine en train de boire sa tasse de thé, sauf que tous les plans de Boris que vous avez le montrent « après » qu’il ait bu autre chose que du thé). Vous lui avez déjà câlé les cassettes d’archives sur une tripotée de documents avec Eltsine, mais non, il veut son image d’Eltsine buvant du thé. Donc vous retournez à la mine : au service documentation… rien ! Eltsine un peu rouge éclatant de rire avec Clinton, vous avez… Eltsine dansant d’un pas peu assuré sur une scène, vous avez… mais ça ne lui va pas ! C’est là que l’oisillon tombe du nid et se met à hurler que vous êtes vraiment incapable, puisque vous n’arrivez pas à lui trouver SA première image. Il a en fait foncé en salle de montage, a vu tout ce que vous lui avez sorti et a des difficultés à trouver « l’accroche »… il voudrait des images qui collent à son commentaire alors qu’une cabine, c’est faire coller un commentaire sur des images, et sur l’actualité bien sûr. Donc il s’énerve ! Il se défoule sur l’interphone dans le couloir… ça lui permet au moins d’évacuer son stress. Vous avez mis 3 personnes sur le coup de cette image dont l’oisillon vous certifie qu’il l’a vue à Moscou, quand il était là-bas… sauf qu’elle n’est pas à Paris ! L’heure avance… vos recherches pas du tout ! En fait, vous vous retrouvez toujours devant le même problème avec ce journaliste : il n’a jamais sa première image, même lorsque c’est lui qui va tourner, qu’il demande au journaliste-reporter d’images de faire tel plan ou tel autre. Si, dans ce cas-là, il n’a pas sa première image, c’est donc qu’il a besoin de faire le souq pour « plonger » dans le sujet !

Courageusement, vous allez lui dire que, bon, faute d’Eltsine buvant du thé, vous l’avez… un peu émêché. Bien sûr que non que ça ne lui convient pas ! Alors il hurle encore plus fort. L’aigle perd ses plumes… vous aussi d’ailleurs. Vous vous engueulez copieusement et du coup lui servez de défouloir. Après, ça va mieux… En fait, il avait juste besoin de trouver un moyen d’évacuer son stress et vous l’avez aidé en lui répondant que c’était « mission impossible ». Il se met donc à la tâche et écrit son commentaire en donnant des indications au monteur qui travaille avec lui. S’il a le temps, il va enregistrer et faire mixer son sujet une fois tout monté. Il remonte alors au bureau et vous explique qu’il ne faut pas lui répondre parce que ça l’énerve… que vous ne savez pas « le prendre »… qu’il est sûr d’avoir vu ce plan, qu’il ne l’a pas inventé. Vous considérez ça comme de vagues excuses et il vaut mieux vous en contenter car, d’excuses il y a peu et rarement dans une rédaction.

Vous avez aussi l’oiseau -accrédité défense- de permanence, qui la fait en s’attardant à table avec ses potes du CIRPA, dans un restaurant du 7e. Au bureau, on vient d’apprendre que la Namibie est enfin indépendante. Il est environ 17 heures. Pendant qu’on essaie de joindre le journaliste sur son biper (le portable n’existait pas), vous vous affolez un peu parce que d’une part, vous connaissez la réputation d’emmerdeur de cet oisillon fraîchement débarqué dans votre service, d’autre part vous savez pertinemment qu’il n’y a pas d’images sur la Namibie et que vous ne maîtrisez absolument pas la région concernée. Vous vous apprêtez alors à faire maman-pélikan et à aller dénicher du menu ou gros fretin pour alimenter le futur cabine-man. On vous trouve tout de même quelques images d’archives avec tous les protagonistes des pays environants : vous découvrez que, non seulement l’Afrique du Sud avait des intérêts en Namibie, mais aussi que Sawimbi, l’Angolais, fricotait là-bas… Un reporter d’image coopératif, qui avait tourné un documentaire sur la Namibie, vous apporte la cassette de ce documentaire. Ah ! Ca vous fait de l’image, et de la belle car le caméraman en question est doué.

L’oisillon finit par arriver, sur le coup de 18h. Il a 90 mn pour : se renseigner sur la Namibie, lire les dépêches, visionner les images, rédiger un commentaire cohérent en même temps que le monteur colle les images. Il est complètement émêché et n’arrête pas de vous dire « c’est quoi la Namibie ? ». Vous lui confiez les dépêches, les coupures de presse, les cassettes câlées et le menez sur la voie des salles de montage. C’est là qu’il vous dit : « tu viens avec moi parce que j’y arriverais jamais tout seul »… Comme aucun journaliste du service ne vous réclame, vous allez donc tenir la main de l’oisillon… Il ne comprend visiblement rien à ce qu’il voit et ne comprend pas le rapport entre les images et les dernières informations. Vous lui faites un court résumé. Il dit alors au monteur de lui mettre quelques plans généraux du pays… ‘las ! On en a, mais avec un commentaire plaqué sur la piste son. Il va falloir trouver du « son de Namibie » (oui, on vous demande de trouver du « son de Namibie » parce que le silence, ça s’entend très fort dans une bande son). Vous appelez alors un illustrateur sonore qui vient jeter un coup d’oeil sur les images et va essayer de vous dénicher un son « neutre ». Tout à coup, on s’aperçoit qu’il nous faut une carte pour aider le téléspectateur à situer la Namibie ! Vous courez vite demander la carte, à toute vitesse, aux cartographistes de permanence… Le rédacteur tente de rédiger… il écrit, il raye, il recommence, re-barre, jette le papier à la corbeille… Il a du mal à se concentrer mais l’alcool a commencé à s’évaporer. Il vous dit : « ne bouge pas de là, j’ai besoin de toi… qui c’est ces blancs ? » alors que vous devez aller chercher les dernières images qui arrivent de Jo’Burg par le biais des EVN. « Ce sont des Sud-Africains qui sont venus prêter main forte aux blancs de Namibie »… même question pour les noirs « c’est qui lui ? ». Vous lui répondez « Jonas Sawimbi ». « Et qui c’est, Sawimbi ? ». Alors vous lui refaites la guerre d’Angola, en accéléré, à lui, l’accrédité-défense, journaliste de longue date qui semble ne connaître que la défense nationale. Il finit par vous lâcher et vous allez à la pêche aux dernières infos ainsi qu’aux images qui vont avec. Dans 30 mn, c’est le journal. Après avoir donné de vagues instructions au monteur, il a rédigé son commentaire. Comme il va terminer à 3 mn du journal, et que le sujet est en deuxième position après l’ouverture, il fonce en cabine, ses papiers à la main, la cravate de travers… pendant que le monteur va donner la cassette prête à diffuser à la technique. Vous, vous soufflez enfin et pouvez rentrer chez vous, sauf si une dernière info tombe à quelques minutes du journal.

Il y a aussi le vrai professionnel, le vieux monsieur charmant et courtois, qui s’y prend à l’avance et vous explique qu’il va faire un sujet sur Milosevic, à la mort de Tito parce qu’il sait que Milo lui succédera. Il vous donne une énumération précise d’événements ayant eu trait avec la Yougoslavie, des dates, des images. Vous dégottez tout ce qu’il lui faut en un temps record parce que les dates aident bigrement pour s’y retrouver dans une base de données hoquetante car les ordinateurs n’en sont qu’à leurs débuts. Le lendemain, vous lui apportez toutes les cassetes dont il a besoin. Il prend même le temps de vous remercier (très rare dans un milieu journalistique où l’urgence permet tout et n’importe quoi). Pas un cri, pas de course, pas de grincements de dents. Tout se fait comme sur du velours. Très agréables, les pro !

Il y a quelques oisillons femmes, avec qui les rapports sont beaucoup plus détendus. Elles savent admettre qu’elles sont plutôt mal informées sur le sujet qu’on leur a distribué. Elles essaient de le « planter ». Le « plantage de sujet est un exercice que tout journaliste en CDI sait parfaitement pratiquer. Ils essaient tous de « planter » les sujets en discutant avec le chef de service : « est-ce bien la peine… je n’y connais rien… mais ça serait mieux en off… pourquoi moi… etc. » En fonction de leur complicité avec le chef de service, ils arrivent quelquefois à leurs fins. Les femmes se débrouillent en général beaucoup mieux que les hommes pour que le chef de service aille expliquer au rédacteur en chef de l’édition que, bon, les images ne valent rien, qu’il n’y a pas de quoi faire 1’. Les pigistes, eux se gardent bien d’évoquer tout « plantage »… ils sont trop contents d’avoir une pige à la clé. Pendant ces âpres discussions, vous êtes en train de courrir après les images, d’archives ou récentes, vous faites faire des cartes, en urgence, dans les autres étages. Après avoir pressé le plus gentiment possible tous les gens à qui vous avez donné du travail, vous arrivez triomphalement au montage, muni de vos cassettes. Et ne trouvez pas le journaliste ! Mais où est-il, à 45 mn du journal ? Vous vous ruez vers l’interphone qui vient d’être libéré et l’appelez… on finit par vous répondre en vous disant « ben y’a plus de cabine… ils n’en veulent plus » !

On a tout bonnement oublié de vous prévenir. Là non plus, pas d’excuses. Vous n’êtes pas à l’intérieur du nid… juste sur le bord.

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Comment lutter contre le sommeil en conférence de prévisions hebdomadaire ?

Les conférences de prévisions sont, pour toute rédaction de l’audiovisuel français, des rituels interminables. Les participants sont hélés les uns après les autres par un interphone. Service après service, les chefs y sont appelés, soit nomément, soit, s’il est du genre retardataire, par un impatient « le représentant du service société est attendu en salle de conférence, darre darre »… Ils finissent par y arriver nombreux et fringants, munis de leur pile de magazines et journaux (fournis par la chaîne bien sûr), la liste des sujets au marbre, la liste des événements à venir qui sont de leur domaine, les coupures de presse ou la petite note griffonnée par le journaliste de leur service qui a eu vent de l’information.

Ce rituel se fait toujours autour d’un chef, évidemment car tout rituel nécessite un maître de cérémonie, ordonnateur, trieur de priorités, donneur d’ordre, diffuseur de mépris, repousseur de revers de main les sujets inintéressants (« ça f’ra pas d’audience, ton sujet, coco » étant la phrase-clé à prononcer, en alternance avec « bof, ma concierge, elle ne sait même pas où est le Karabagh alors… hein »…).

Du temps où je vous parle, l’ordre d’examen des propositions était toujours le même : en premier l' »étranger »… en dernier, « la culture ». Les sports ont un traitement spécial… mais interviennent de temps à autres. Entre : de plus ou moins longs tunnels, la « politique intérieure » avec ses couloirs d’Assemblée Nationale, ses élections, ses élus, l' »Economie » et »infos génés », terme générique allant de la vie associative aux chiens écrasés, en passant par la circulation, la vinification en terres champenoises et le crime crapuleux.

Le ou les représentants de chaque service arrivent les uns après les autres et se disposent autour d’une table où siègent déjà : le Directeur de l’Information ou son délégué, les rédacteurs en chefs des journaux tévé, les chefs de plannings des équipes de tournage (caméras et son), l’assistant(e) du grand chef à plumes qui doit faire un compte-rendu de cette conférence de prévisions. C’est lui ou elle qui doit lutter contre le sommeil à un certain moment de la conférence, parce qu’il ou elle est tenu d’assister du début à la toute fin du grand raout prévisionnel et qu’il doit en tirer la substantifique moëlle.

La conférence commençait en gros vers 10h mais se terminait quelquefois à 13h 30 voire 14h. Croyez-moi, rester concentré sur l’actualité, ses hauts et ses bas, entre 3 ou 4 heures d’affilée, sans possibilité de vous dégourdir les jambes, sans machine à café (elles ont été installées bien après), sans possibilité de se réfugier dans un article de magazine ou de vous remémorer la partie de bête à deux dos d’hier soir, ressort de l’héroïsme pur et simple. Il vous faut noter, tout, ne rien oublier afin que la Rédaction soit à même de traiter l’information de base, celle qui est prévisible, ce qui lui permet d’être beaucoup plus apte à affronter l’imprévisible : l’actu, la vraie, celle qui arrive toujours là où on ne l’attend pas.

Donc vous prenez des notes : machin, envoyé spécial en Afrique de l’Ouest, propose de faire un sujet sur les dévastations causées par les crickets… « rhô… mais on en a déjà parlé l’an dernier… il pourrait pas trouver un autre angle que les crickets ou la sécheresse » répondrait le rédac.chef du 13h. Ca, il ne faut pas le noter. On ne retranscrit que l’essentiel. Et d’essentiel il y a très peu pendant ces 3 ou 4h d’échanges. « Pourquoi aller interviewer cet écrivain, c’est un mauvais client… t’as pas un moyen de parler de ce dernier ouvrage sans l’interviewer… il est chiant comme la pluie ? »… voici quelques exemples de réflexions ou réactions qui fusent à longueur de conférences de prévisions.

En général, arrivés à Economie, votre intérêt baisse en même temps que votre vigilance… à Infos Génés, le temps commence à s’allonger, si ce n’est à s’étirer. Ca fait déjà 2 bonnes heures que vous avez assisté à des scènes genre Acte II- scène 1, à des prises de bec inutiles et stériles -mais au moins, ça vout tient éveillé- et c’est alors qu’un chef de service diffuse ses petites suggestions d’une petite voix monocorde. Arrivé parmi les derniers, il est à l’autre bout de la salle et vous n’entendez rien… il borborygme là-bas au fond… et vous sentez une vague torpeur rendre vos paupières extrêmement lourdes. Vous sentez bien que ça tergiverse, qu’il n’a rien d’intéressant à proposer et là, vous tombez de sommeil, brutalement. C’est l’heure du coup de barre. Vous regardez votre montre : quoi, il n’est que ça ? Alors vous bougez les jambes, remuez sur votre chaise, posez vos coudes sur la table, essayez de parler avec votre voisin s’il est sympa -ce qui ne court pas les rues des rédactions de l’audiovisuel-. Impossible, vous n’en pouvez plus. Alors vous approchez votre cahier de notes près de vous, sur la table, posez un coude de chaque côté du cahier, votre tête dans vos mains, prenez un air penché sur vos notes et… vous dormez. Pas longtemps, 30 secondes, mais là vraiment, c’est trop douloureux de rester attentif. C’est le coup de barre classique, celui de la moitié de conférence, celui d’infos génés.

Parce qu’infos génés, ça ne vous glorifie pas son reporter, les thèmes n’y sont guère passionnants, et c’est le service où on met les jeunes journalistes fraîchement sortis du CFJ ou des écoles de journalistes. On y met aussi quelques anciens en punition, ceux qui aiment la bouteille, sont caractériels, têtes brûlées… De l’autre côté de la hiérarchie du respect, il y a le grand reporter. Le baroudeur, celui ou celle qui a fait ses classes à l’étranger, dans des conflits, celui qui a échappé à un attentat, qui était au Cambodge à l’arrivée des Khmers rouges, celle qui a couvert le retour de Khomeiny en Iran. Devenu chef de service, on s’adresse à lui avec respect. Ca n’est pas le cas du chef de la Culture de l’époque : une femme, belle, déjà mûre, quelquefois mutine et très connue dans le show business et le milieu des arts. Comme le Directeur de l’Info ou son remplaçant (car souvent le grand chef ne tient pas la distance, mais lui a un échappatoire : la fuite justifiée. Vous, vous n’en avez pas et il vous faut tenir) commence à fatiguer, il bouscule un peu la dame en question et lui demande d’avancer. Comme elle a son caractère, elle ne se laisse pas faire et répond du tac au tac, quelquefois de façon très drôle. C’est là que votre envie de dormir vous lâche enfin et que vous allez pouvoir reprendre des notes cohérentes, les précédentes ayant des trous (que vous irez compléter avant de taper le compte-rendu, directement avec le journaliste d’Infos Génés en question). La tension monte, la dame ne se laisse pas faire et le macho de service est vraiment très méprisant. Vous vous surprenez à vous demander quels traumatismes il a bien pu avoir dans son enfance. Il est vrai que le pauvre a un visage grêlé d’ex adolescent acnéïque, ça lui donne des circonstances atténuantes. Tout de même, ça ne lui donne pas le droit de maltraiter une femme plus âgée que lui de cette façon. Les petits rires narquois fusent de part et d’autre du grand chef. Il faut le flatter, même s’il est méchant… il pourra se souvenir, à votre prochaine demande personnelle, de votre côté « bon public ». La prise de bec commence à vous lasser. Elle ralentit la fin prochaine de cette conférence qui n’en finit plus de finir. Et vous vous devez de rester attentif, mais lointain. Lointain car vous n’êtes pas journaliste, n’avez pas la carte de presse donc vous êtes transparent … sauf si vous êtes une jolie fille, mais alors vous n’existez alors que parce que vous avez un physique. Votre cerveau intéresse bien peu ces s(a)eigneurs.

Enfin, le ton a baissé, chacun ayant décidé qu’il fallait en finir et ayant mis de l’eau dans son vin. En général, la conférence se termine à 3, ou 4 quand on a de la chance, les chefs des différents services ayant quitté la salle une fois leur laïus terminé et les décisions les concernant prises. Tout ce petit monde s’égaye à droite et à gauche, fonce aux toilettes, il est 14h et vous n’avez pas le temps d’aller à la cantine. Vous allez donc vous acheter un sandwich. Il vous faut très vite taper le compte-rendu à partir de vos notes, avant d’avoir oublié complètement ce qui s’est dit. Tant de temps et d’énergie perdus à établir des plans qui vont quasi systématiquement être contrecarrés par l’actualité immédiate.

J’aimerais bien savoir ce qui s’est passé à la conférence de prévision précédant le nine eleven…

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